Pourquoi apprendre n'est pas le meilleur moyen d'apprendre (artéfacts et portfolio de projets)
Quand les Sforza ont commandé à Léonard de Vinci une statue équestre en bronze pour Milan, il n'avait jamais fondu une pièce de cette envergure de sa vie.
Il aurait pu refuser. Se dire qu'il n'était pas encore prêt, qu'il lui fallait d'abord maîtriser la technique, étudier les fonderies, accumuler les savoirs nécessaires. C'est la logique intuitive qu'on voit partout : comprendre d'abord, créer ensuite.
Mais il a accepté. Et pendant les années qui ont suivi, il a rempli des carnets entiers de recherches sur l'anatomie du cheval, les propriétés du bronze, les contraintes structurelles d'une fonte à grande échelle. Des carnets qui n'auraient jamais existé sans la commande. Autrement dit, un "savoir" qu'il n'aurait jamais cherché sans quelque chose de concret à produire. Un artefact.
La statue n'a jamais été coulée, mais Léonard est devenu l'un des plus grands anatomistes et ingénieurs de son époque. Précisément parce qu'un projet concret l'avait forcé à apprendre avec une précision chirurgicale ce dont il avait besoin (et rien de plus).
Avec cette anecdote, on peut en tirer une leçon sur l'ordre des opérations.
La liste "un jour"
Combien de choses traînent actuellement dans un coin de ta tête avec l'étiquette "j'ai toujours voulu faire ça".
- Apprendre le piano
- Lancer un podcast
- Coder une app
- Écrire ou construire ce projet créatif qui t'obsède depuis 2 ans
Le problème se trouve souvent dans la structure mentale dans laquelle ces projets existent : ils occupent le rôle du dessert. Pour être plus clair, ce n'est jamais la priorité : d'abord les obligations, les clients, les deadlines, les urgences, et quand tout ça sera terminé, alors tu pourras sortir le projet personnel et enfin t'y consacrer (ton dessert comme récompense).
Évidemment, ça n'arrive jamais. On continue de subir le flux classique : pression, nouvelles choses à gérer, imprévus à absorber. Et le projet reste dans la boîte "peut-être", autrement appelée "j'adorerai mais j'ai pas le temps".
On le voit partout, et souvent pour une bonne raison, le fameux "ce n'est pas le manque de temps, mais de priorité". Mais pour le dire autrement, ces projets n'ont pas de place dédiée claire : ils n'ont pas de créneau, pas de format, pas d'objectif concret. Ils restent à l'état de vague intention, et meurent donc toujours au contact de la réalité quotidienne.
Mais même quand on s'y met, on aborde ces projets comme on aborde tout le reste : en mode consommation. On commence par "apprendre" le sujet. On regarde des vidéos, on lit des articles, on s'abonne à des newsletters. On accumule des heures sur un sujet en espérant qu'à force d'exposition, ça va donner quelque chose (ou on sera satisfait). Mais la courbe de compétence reste désespérément plate. On suit à la lettre la taxonomie de Bloom comme un processus au lieu de le voir comme ce qu'elle est : une classification (qui ne dit ni par quoi commencer, ni l'ordre optimal pour monter en compétences).
L'artefact doit définir la méthode
La différence est peut-être subtile, mais elle change tout : remplacer "apprendre X" par "créer Y (ce qui me fera apprendre X au passage)".
Un artefact, au sens large, c'est tout ce qui est tangible, visible, partageable :
- Un article
- Une application
- Une série de compositions
- Un cours
- Un système documenté
Et au fil du temps, le tout créant un portfolio de projets personnels. Ce n'est pas forcément quelque chose de monétisable (ou d'impressionnant), simplement quelque chose de concret réalisé autour du sujet qui t'intéressait à la base.
Mais je ne dis pas que l'artefact est l'objectif final. C'est le moteur de l'apprentissage lui-même. En visant la production d'un projet concret, tu transformes automatiquement ta relation à l'information. Tu ne consommes plus de façon passive, tu filtres :
→ Est-ce que j'ai besoin de ça pour avancer sur mon projet ?
Cette seule question réduit le bruit de façon radicale et concentre ton énergie sur les 20% qui débloquent vraiment la compétence.
C'est ce que la taxonomie de Bloom décrit depuis des décennies sous une autre forme : "Créer". Mais là c'est présenté comme sommet des processus cognitifs, on peut renverser la taxonomie pour créer un réel processus : créer un projet, et par ce biais descendre dans la pyramide (savoir identifier ce qui est important, tester, comparer,… et au final mémoriser l'essence de ce qui est concrètement utile).
3 mécanismes qui expliquent pourquoi ça fonctionne
Le premier est cognitif. Quand tu as un output concret à produire, ton cerveau passe en mode résolution de problème. L'apprentissage devient contextuel, ancré dans une nécessité réelle. Les concepts s'accrochent parce qu'ils ont un endroit où aller. Ils savent où se connecter et pourquoi.
Le deuxième est motivationnel. Un projet personnel bien choisi opère dans un espace de faible pression et haute autonomie. Tu peux expérimenter, rater, recommencer, sans réelle conséquence. C'est ce qu'on pourrait appeler de la récupération active : tu recharges en faisant quelque chose qui t'intéresse vraiment en mode autodidacte. La différence de qualité de ressourcement est considérable (vs du divertissement passif).
Le troisième est stratégique. Un artefact documenté construit un capital : une compétence incarnée dans un projet visible, testable, partageable, devient un levier potentiel. Ce n'est pas son intérêt principal, mais c'est le cas. Elle peut générer des opportunités inattendues, ouvrir des conversations, attirer des collaborations,…. C'est précisément la logique derrière mes propres offres : chacune est d'abord un artefact de mes recherches, de mes apprentissages, de mes expérimentations. PolyMastery, la Boussole Mentale, le Protocole d'Acquisition,… ce ne sont pas des produits fabriqués pour le marché. Ce sont des systèmes que j'ai construits pour moi, et que j'ai ensuite transformé en quelque chose de concret pour le transmettre.
Comment ça s'active concrètement ?
- Transformer l'intérêt en projet orienté résultat
Le meilleur point de départ n'est pas "je veux apprendre X", mais "qu'est-ce que je veux créer avec X ?" La précision du résultat visé change tout. "Apprendre à coder" est une intention vague et sans fond. "Coder une app qui fait XYZ" est un projet.
La différence : le second a un scope fini, un critère de succès mesurable, et un chemin d'apprentissage implicite qui se dessine naturellement. Tu n'apprends que ce dont tu as besoin pour avancer, ce qui élimine la surcharge théorique et accélère la montée en compétence de façon non linéaire.
Si tu ne peux pas décrire l'artefact final en une phrase, le projet n'est souvent pas encore assez précis pour démarrer.
- Lui donner une place structurelle avant les autres obligations
Si tu attends d'avoir "fini" pour te consacrer à tes projets personnels, tu attendras toujours. Les projets perso resteront toujours à leur place de "desserts" optionnels. Surtout que très souvent le temps créatif n'est pas une récompense pour les tâches accomplies, mais est sa ressource principale (énergie, inspirations, idées,…). Il mérite un créneau dédié et non négociable.
- Choisir le bon projet au départ
Tous les projets ne méritent pas ta bande passante. Je te propose une grille de sélection en 4 questions :
- Qu'est-ce qui t'a toujours fait envie de créer ?
- Qu'est-ce qui t'obsède naturellement en ce moment ?
- Qu'est-ce qui pourrait devenir un levier de carrière ou de capital ?
- Et qu'est-ce qui ressemble à un jeu pour toi (pas à du travail supplémentaire) ?
Plus le sujet coche de cases, mieux c'est. S'il arrive au croisement des 4 questions, bingo : l'engagement suivra naturellement. Tu n'as pas besoin de te motiver pour avancer sur quelque chose qui est à la fois intrinsèquement motivant et stratégiquement utile.
Le cercle vertueux partant de la passion pour aller à la valeur
Tu t'engages sur un projet à faible enjeu et haute autonomie. En avançant, tu crées un artefact. L'artefact force une acquisition de compétences réelle, précisément calibrée sur ce dont tu avais besoin. Et cette compétence documentée génère des opportunités (réseau, confiance, argent, reconnaissance, collaborations, ou simple satisfaction personnelle). Ces opportunités augmentent l'engagement, et le cycle repart.
La boucle s'alimente elle-même à condition de respecter l'ordre. On a souvent envie de commencer par "d'abord acquérir la compétence, ensuite créer', mais c'est l'artefact qui crée les conditions de l'acquisition. Inverser l'ordre, c'est l'erreur de départ qui mène à l'accumulation passive.
Feynman résume tout ça bien mieux que moi :
"What I cannot create, I do not understand."
Richard Feynman
Bon week-end,
LA