Créer une fondation solide sans sacrifier ta progression (l'approche hybride pour monter en compétences)

Il y a quelques années, je jouais beaucoup aux jeux vidéo. Dans le lot, il y en a un qui représente parfaitement le sujet du jour (Teamfight Tactics) : un jeu qui change complètement tous les 4 mois, et où on est obligé de presque tout réapprendre pour garder notre niveau.

En enchainant les parties, on pouvait voir 2 types de joueurs

  1. Ceux qui ne jouaient que la meta (ce qui est fort en ce moment), quitte à forcer si les conditions n'étaient pas réunies
  2. Ceux qui s'adaptaient en fonction de ces conditions, et qui jouaient ce qui arrivait naturellement

Le premier n'est pas du tout intéressé pour comprendre l'historique du jeu, les principes de base, ou la philosophie des développeurs. Il veut savoir :

  • quelle composition gagne en ce moment ?
  • quel équipement est optimal ?
  • comment forcer au mieux ?

Avec de l'entrainement, le plan de jeu est plus clair et il connait parfaitement la composition, du coup ça gagne. Puis la meta change, et il ne reste pas grand chose à part repartir de zéro.

L'apprentissage fonctionne souvent de la même manière. On cherche la solution au problème immédiat, on suit un tuto, et on copie ce qui fonctionne chez les autres. Ça marche, jusqu'au moment où la situation change légèrement et où on se rend compte qu'on ne comprend rien à ce qu'on fait réellement.

C'est de l'apprentissage rapide sans bonnes fondations.

Le problème structurel de l'apprentissage réactif

Il y a quelque temps, je parlais des bénéfices d'apprendre quelque chose avec un projet ou problème concret en tête, pour pouvoir appliquer directement (notamment ici et ici). Je pense que c'est la meilleure manière de progresser, mais j'aimerais amener ici une nuance, pour arriver à une approche plus hybride.

La plupart d'entre nous apprenons de manière opportuniste et réactive.

On a un problème à résoudre, on cherche la solution la plus rapide, on l'applique, et on passe à autre chose. Ça fonctionne à court terme, et même très bien : on obtient des résultats concrets, rapidement.

Mais cette approche crée 3 blocages :

  1. Le manque de "hooks"

Quand on apprend de manière isolée, chaque nouvelle information flotte dans le vide. On accumule des brindilles sans avoir aucune structure pour les relier. Pas de tronc, pas de branches principales, juste un tas de petits bois qui s'accumule et qui devient encombrant au lieu de créer du sens.

Pas de hooks = pas de connexions = connaissances isolées.

  1. La fragilité cognitive

On connaît le nom des concepts, mais pas les concepts eux-mêmes. On sait comment faire, mais pas pourquoi ça marche. Dès que le contexte change, on est perdu. On ne peut pas adapter, transférer, ou innover, parce qu'on a copié la compréhension de quelqu'un d'autre au lieu de construire la sienne. Tu peux tester ça avec ton utilisation de l'IA, et noter à chaque fois que tu as une réponse où tu te dis "oui logique ok j'ai compris" juste parce que tu connais le nom des concepts en les lisant, mais sans jamais avoir pris le temps de les intégrer.

  1. La surcharge progressive

Sans structure sous-jacente, chaque nouvelle information demande autant d'effort que la précédente. On ne progresse pas de manière exponentielle, on empile. Plus on avance, plus c'est lourd, plus c'est lent, plus c'est frustrant. Au lieu de créer une base qui agit en catalyseur pour chaque nouvel entrant, tu redémarrer de zéro en te demandant comment comprendre cette nouvelle information.

Les 2 approches pour monter en compétence

Il existe deux manières fondamentalement différentes d'aborder l'apprentissage d'un nouveau domaine.

L'apprentissage orienté problème

On part d'un besoin spécifique et on apprend juste ce qu'il faut pour le résoudre. C'est le mode "apprentissage juste à temps", que je mets souvent en avant car il contient beaucoup de solutions pour progresser efficacement.

Dans ce cas, si tu veux créer un site, tu ne cherches pas à devenir dev, mais à mettre les mains dans le cambouis et à te débrouiller avec ce que tu as à disposition (tutos, ressources,…) pour créer, tester, corriger jusqu'à ce que tu aies résolu ton problème.

La montée en compétence n'est pas l'objectif, mais plutôt la conséquence secondaire de la résolution de problème.

Cette approche est très efficace quand :

  • On sait qu'on aura beaucoup de problèmes similaires dans le futur
  • On a un livrable précis à produire rapidement
  • L'urgence prime sur la profondeur

Mais elle devient limitante quand :

  • Les futurs problèmes sont imprévisibles
  • On veut développer une expertise transférable
  • On cherche à construire une fondation solide et durable

L'apprentissage par couches de profondeur

Ici, on commence par poser les fondations conceptuelles du domaine avant de résoudre des problèmes spécifiques. On construit le tronc, les principales branches de base, puis on étend progressivement.

La question clé devient :

quel niveau d'expertise me rendrait capable de résoudre ce type de problème, et bien d'autres encore ?

Cette approche crée 3 effets de levier :

  1. Elle installe une fondation fiable (au lieu d'empiler des solutions fragiles, on construit une structure stable qui peut supporter de nouvelles connexions sans s'effondrer)
  2. Elle développe une capacité méta (on n'apprend pas juste le domaine, on apprend comment apprendre ce domaine spécifiquement en comprenant la logique interne, les patterns récurrents, les erreurs fréquentes)
  3. Elle facilite les connexions futures (chaque nouvelle information trouve sa place dans un graph de connaissance existant : on passe de la surcharge cognitive à la reconnaissance de patterns)

Par contre, cette approche a un coût : elle est plus lente au départ, plus difficile à structurer, et elle demande de savoir distinguer l'important du trivial (ce qui est par définition impossible quand on débute).

L'approche hybride : construire en alternant fondations et applications

Si on résume :

  • l'apprentissage orienté problème est rapide mais fragile
  • l'apprentissage par couches est solide mais lent

Du coup, on va essayer de les combiner au mieux.

L'idée est simple : on commence par poser le niveau 1 des fondations minimales (les principes premiers du domaine), puis on alterne entre applications concrètes et approfondissement structurel.

Concrètement, ça ressemble à ça :

1. Identifier les principes fondamentaux du domaine

Avant de plonger dans les détails, on cherche à comprendre les règles du domaine. Pas une vision holistique parfaite, mais juste assez pour construire sur une base stable.

Qu'est-ce qui, si je le comprends maintenant, rendra tout le reste plus facile à apprendre plus tard ?

Ça veut dire qu'on ne cherche pas la liste des astuces, des tips, ou des hacks. On cherche les règles générales du jeu. Les blocs de base sur lesquels tout le reste peut être construit.

Pour identifier ces principes, on peut trianguler :

  • consommer du contenu diversifié et repérer les règles qui reviennent constamment (même sous des formes différentes)
  • demander à un expert : "Si tu devais m'enseigner ce domaine, comment tu le déconstruirais ?"
  • Creuser avec l'IA pour mapper la structure générale et identifier les concepts clés

Un bon principe fondamental respecte 3 critères :

  • Il est indépendant de l'objectif précis (utile peu importe ce qu'on veut faire dans le domaine)
  • Il contraint toutes les méthodes possibles (on ne peut pas l'ignorer sans conséquences)
  • Il explique beaucoup d'erreurs fréquentes (comprendre le principe permet d'éviter des pièges récurrents)

Si tu veux creuser le sujet, ça sera l'objet spécifique de la prochaine newsletter.

2. Commencer par les opportunités faciles, puis connecter aux fondations

Une fois les principes identifiés, on ne passe pas 6 mois à contempler la philosophie du domaine, mais on commence directement par :

  • ce qui fait le plus sens
  • ce qui nous intéresse le plus
  • ce qui produit les premiers gains faciles

On apprend de manière opportuniste, mais cette fois, on sait où ça s'accroche dans la structure générale.

Chaque application concrète devient un point d'ancrage pour approfondir la compréhension. Tous les nouveaux concepts appris viennent se ranger dans l'arbre sémantique qu'on a commencé à construire.

3. Alterner drills spécifiques et application réelle, puis recalibrer

On progresse en cycles : on applique pour tester la compréhension, on revient aux fondations pour combler les trous, on ré-applique avec plus de profondeur.

C'est exactement ce que font les musiciens par exemple : alternance entre drills techniques (gammes, arpèges, timing) et morceaux complets. Chaque session de drill isole un truc spécifique à améliorer, et renforce les fondations en le connectant à un morceau concret. C'est ce qu'on voit dans la partie apprendre à apprendre de PolyMastery.

Et c'est avec cette alternance qu'on peut recalibrer la stratégie et le plan de progression au fur et à mesure. On identifie les zones encore floues, on ajuste les priorités, tout en étendant progressivement notre graph de connaissance.

La différence entre le cuisinier et le chef

Le cuisinier suit la recette et applique les tips. En faisant "comme on lui dit de faire" et "comme on a toujours fait", il est vite bloqué si il manque un ingrédient.

Le chef connaît les principes généraux : il sait pourquoi tel ingrédient fonctionne avec tel autre. Il peut improviser et s'adapter pour se débrouiller avec ce qu'il a sous la main parce qu'il a créé la base permettant de voir les connexions entre les aliments et ce qui fait sens.

C'est une question de structure de connaissance.

Pour résumer :

→ L'apprentissage orienté problème est rapide mais fragile : sans fondations, chaque nouvelle situation demande de repartir de zéro.

→ L'apprentissage par couches construit une expertise transférable : mais seul, il est trop lent et difficile à structurer pour un débutant.

→ L'approche optimale marie les deux : poser les principes fondamentaux minimaux, puis alterner entre applications concrètes et approfondissement progressif. On construit la structure qui fait en sorte que chaque nouvelle donnée trouve sa place.

"Quant aux méthodes, il peut y en avoir des millions et davantage, mais les principes sont peu nombreux. L’homme qui comprend les principes peut sélectionner avec succès ses propres méthodes. L’homme qui essaie les méthodes en ignorant les principes est sûr de rencontrer des problèmes."
Harrington Emerson

Excellent week-end,

LA

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