L'art de laisser mijoter ses idées (lenteur comme source de profondeur)
En février 2014, la WWE lance le WWE Network, sa plateforme de streaming. Très vite, le site crash sous la demande. En quelques semaines, plus de 667 000 abonnés s'inscrivent. En regardant ça de l'extérieur, ça ressemble juste à une réaction opportunistique face à la tendance du streaming qui explose à ce moment-là.
Sauf qu'en y regardant bien, c'était un basculement en gestation chez eux depuis 20 ans.
Depuis les années 1990, la WWE observait un comportement chez ses fans : le tape trading. Avant l'existence de YouTube ou de Netflix, les fans enregistraient les matchs sur VHS, les copiaient, et les échangeaient par courrier. Certains attendaient des semaines pour recevoir une cassette d'un combat légendaire. Et il y avait tout ce qui tourne autour : newsletters dédiées, réseaux de collectionneurs,…
La WWE a regardé ce phénomène mijoter pendant deux décennies. Elle a observé comment ses fans consommaient 5x plus de vidéo en ligne que la moyenne. Elle a noté leur demande insatiable pour le contenu historique, leur besoin de revoir, de comparer, de débattre. Et quand Netflix a prouvé que le modèle du streaming fonctionnait, la WWE a simplement activé une stratégie qu'elle avait préparée pendant des années.
C'était moins une innovation sortant de nulle part, que le fruit d'une observation patiente et d'une compréhension profonde construite lentement.
Et la plupart d'entre nous, pendant ce temps là, on sacralise la rapidité :
- comment lire plus vite
- comment apprendre plus vite
- comment produire plus vite
Comme si on pouvait tout mesurer en vitesse de traitement.
La vitesse crée de la familiarité, pas de la compréhension
Plus on consomme rapidement de l'information, moins on développe une pensée réellement autonome. On devient un terminal de traitement rapide, capable de reconnaître des concepts, de les nommer, de les citer, mais incapable de les mobiliser de manière originale.
C'est le traitement superficiel : survoler, stocker, mais sans jamais transformer. L'information entre et ressort presque intacte, sans être passée par un filtre personnel.
Le problème, c'est que cette familiarité est superficielle, et donc trompeuse. Tu reconnais un concept quand tu le revois, donc tu penses le maîtriser. Mais reconnaissance ≠ compréhension.
Si tu ingères de l'information en continu, tu perds ta sensibilité. Tu ne sais plus distinguer ce qui est vraiment pertinent, car incapable de filtrer, de hiérarchiser, et de discerner. C'est comme manger du sucre toute la journée, qui te fait perdre le goût d'une bonne fraise.
On vit dans une fourmilière d’informations convergentes. Tout le monde ayant accès aux mêmes sources et à la même vitesse, une incapacité à filtrer condamne à penser "comme tout le monde", en suivant le consensus ambiant.
Si tu veux construire une pensée réellement unique, tu dois accepter de ralentir, car c'est selon moi le seul moyen de passer le cap du niveau superficiel.
C'est ce qui te permet de passer du mode réaction à un mode plus contemplatif. Ou pour exploiter les recherches de Daniel Kahneman, de sortir du système 1 (réaction automatique) pour exploiter pleinement le système 2 (réflexion profonde, lente, et consciente).
Leslie Lamport (chercheur en informatique), le dit comme ça :
"Si tu penses sans écrire, tu ne fais que croire que tu penses."
Autrement dit, selon lui, tant que tu n'as pas forcé ta pensée à se structurer et à se confronter à elle-même par l'écriture, tu restes dans l'illusion de la compréhension.
L'écriture est un très bon outil de sécurité épistémique (la certitude que tu comprends réellement ce que tu penses comprendre). Parce que tu ne peux pas tricher en écrivant, car ça rend visible tous les trous de logique, les raccourcis approximatifs, et les concepts flous.
Et c'est précisément ce temps passé à tourner autour d'un concept, à le questionner sous tous les angles, à le laisser mijoter, qui crée une compréhension si solide qu'elle résiste au temps et aux changements de contexte.
Construire ton livre d'intuitions pour laisser les idées incuber
On accumule souvent des "semi-idées". En gros, des intuitions floues, des concepts à moitié compris, des idées de projets, qui nous donnent des fois l'impression de progresser alors qu'on reste sur un niveau très superficiel.
Steven Johnson, historien des sciences, parle du concept de "slow hunch" (intuitions lentes), en partant du principe que les grandes idées ne sont jamais complètes au départ. Elles commencent comme des intuitions floues, des idées bancales qui ont besoin de temps pour évoluer et se connecter avec d'autres concepts.
Le problème, c'est que si tu ne captures pas ces premières bribes, elles disparaissent. Et si tu n'y repasse jamais, elles restent au stade embryonnaire.
La solution de Johnson : tenir un carnet de pensées incomplètes. Pas besoin de compliquer ça, juste un endroit de capture où tu notes tes intuitions, tes questions sans réponse, tes débuts de concepts. Et ensuite, tu peux y revenir quand tu veux pour les compléter, les connecter, ou même les supprimer.
En creusant le sujet cette semaine, je me suis rendu compte que c'est exactement comme ça que j'ai développé mes propres concepts. Mon organisation en Saisons vient de là, avec le constat que toutes les méthodes actuelles sont incohérentes et non naturelles, sans savoir au départ quelle pouvait être la solution. Après des mois passés à noter des observations sur mes cycles d'énergie, à tester différentes approches, à laisser l'idée se clarifier progressivement, ça a fait "clic". Même chose pour la Spirale de Progression : des années à accumuler des notes sur l'apprentissage, à croiser des sources, à expérimenter, jusqu'à ce que la structure complète vienne au fil du temps.
Concrètement : crée un système de capture, un dossier ou un carnet "intuitions", "pensées en cours", ou "début d'idées". Tout noter, y revenir, et laisser ça travailler en arrière plan.
Écrire pour atteindre la certitude épistémique
L'écriture n'est pas juste un moyen de partager ce que tu sais, mais aussi et surtout le moyen de savoir si tu comprends réellement quelque chose. La plupart des idées restent dans ta tête en étant floues, approximatives, et incohérentes, sans même qu'on le sache.
Dès que tu essaies de la mettre sur papier, il y a de la friction :
- formulations bancales
- contradictions évidentes
- suite d'idées non logiques
- raccourcis intellectuels que tu pensais solides
C'est l'un des meilleurs moyens pour se forcer à aller plus loin dans la compréhension. Ça te force à ralentir, à examiner chaque étape du raisonnement, et à identifier ce qui tient la route ou non. Le meilleur outil à ce niveau pour moi, c'est les mini essais : 300 à 500 mots résumant toute une philosophie (que ce soit un livre, un cours, ou une série de vidéos sur un sujet). Ça coche beaucoup de cases, en limitant la longueur pour ne pas partir dans tous les sens et en forçant le regroupement des idées.
Ce que l'on peut appeler la sécurité épistémique, où tu es certain de comprendre vraiment, pas juste d'avoir l'impression de comprendre.
Charlie Munger évoque ce principe avec son maillage de modèles mentaux : un réseau de modèles mentaux interconnectés qui se renforcent mutuellement. Il ne se construit pas en avalant des livres le plus vite possible, mais en prenant le temps de vraiment comprendre chaque modèle, de le tester, de voir comment il s'applique dans différents domaines, de le connecter aux autres.
"Ce dont tu as besoin, c’est d’un réseau de modèles mentaux dans ta tête. Et avec ce système, les choses s’imbriquent progressivement entre elles d’une manière qui améliore la cognition."
Charlie Munger
Malheureusement, on ne peut pas faire de Ctrl+F sur notre compréhension pour aller chercher ce qu'il manque. Quand on écrit, les raccourcis mentaux disparaissent et les incohérences apparaissent, permettant de s’assurer que tu comprends réellement ce que tu penses comprendre.
La lenteur comme système de haute performance durable
Les IA deviennent chaque jour plus rapides pour traiter l'information. Elles sont imbattables pour trouver la prochaine réponse probable basée sur des patterns existants. Essayer de rivaliser en vitesse n'a aucun sens.
Mais même si elles sont très fortes pour répondre, elles restent profondément mauvaises pour poser les bonnes questions (pour l'instant ?), parce que ça demande une forme de contemplation bordélique, lente, et imprévisible.
Si tout le monde a accès au même niveau d'information à la même vitesse, où se situe ta valeur ajoutée ? Pour moi, dans :
- ce que tu peux extraire d'unique
- la capacité à creuser dans des couches de profondeur
- le développement et l'exploitation de son maillage de modèles mentaux
La vitesse crée de la familiarité superficielle, mais la compréhension profonde demande du temps. Si on veut développer une certaine qualité et profondeur, on doit souvent accepter de ralentir le processus, de laisser ses idées incuber, d'écrire pour consolider sa compréhension, et de construire une solidité épistémique.
"Penser consiste à se concentrer suffisamment longtemps sur une chose pour développer une idée à son sujet."
William Deresiewicz
Excellent week-end,
LA