Pourquoi ta productivité ne fait que créer plus de travail futur (transformer la dette d'apprentissage en capital cognitif)
Dans mes années de collège, j'avais un système qui me semblait parfait pour réviser. Je recopiais tout pour ne pas rater un mot, je surlignais, pour ensuite créer des fiches bristol impeccables (ma spécialité). Et 90% de mon temps d'apprentissage consistait à relire ces fiches en boucle.
J'avais l'impression de bien travailler : j'avais passé des heures à recopier, surligner, et relire pour que le tout s'imprime dans le cerveau, donc j'avais forcément progressé. Sauf que non.
Après quelques années, je me suis juste retrouvé avec ces piles de fiches en écriture resserrée (pour ne surtout pas louper une info) couvertes de jaune fluo. Et je devais constamment tout recommencer : relire, recomprendre, réapprendre ce que je pensais déjà avoir appris. Je n'avais rien encodé, j'avais perdu du temps simplement pour me créer encore plus de travail pour plus tard.
C'est exactement ce que Justin Sung, après avoir accompagné près de 30 000 personnes, appelle la dette d'apprentissage : une manière de s'organiser qui transforme chaque heure d'aujourd'hui en 2h de rattrapage demain. Et ça s'applique à tout et n'importe quoi : apprentissage théorique, organisation de projet,…
Ta productivité ne fait que créer plus de travail futur
Voilà le paradoxe : en regardant de plus près ce qu'on fait quand on se sent productif, on peut savoir si on avance réellement ou si on est plutôt en train de créer cette dette d'apprentissage.
Tu sauvegardes 10 tutos Figma ? Tu passes des heures à surligner des passages importants ? Tu prends 10 pages de notes que tu ne reliras jamais ?
Chaque fois que tu utilises une approche inefficace pour monter en compétence, tu ne perds pas juste ton temps présent → tu crées du travail pour ton futur toi.
Tu lui passes une facture qu'il devra payer (et avec intérêts).
Imagine que tu veux apprendre le design. Tu passes 2 heures à regarder des tutos et à sauvegarder des ressources au lieu de créer réellement quelque chose. T'as peut-être l'impression d'avoir avancé. Mais dans une semaine, quand tu voudras vraiment t'y mettre, tu devras tout reprendre depuis le début :
- revoir ces tutos
- te rappeler du contexte
- essayer de comprendre comment appliquer tout ça
Et galérer parce que tu n'as jamais pratiqué.
D'ailleurs, c'est pareil avec la productivité. Tu passes des heures à créer des systèmes parfaits pour au final te créer un mastodonte complexe qui va demander encore plus de maintenance, plus de temps pour le gérer, plus d'efforts pour le maintenir à jour.
Le problème s'aggrave avec le temps. Pendant que tu es occupé à rembourser cette dette passée, tu continues à utiliser les mêmes approches. Du coup, tu accumules encore plus de dette. Chaque jour, ton futur toi hérite d'une liste de tâches plus longue, d'un retard (et d'une frustration) plus importants.
C'est un cercle vicieux : moins tu as de temps, moins tu peux te permettre de revoir tes méthodes, donc tu continues avec des approches inefficaces, et tu crées encore moins de temps pour demain.
La dette d'apprentissage : un coût composé invisible
La dette d'apprentissage, c'est l'accumulation systématique de charge cognitive future créée par des méthodes inefficaces utilisées aujourd'hui.
C'est important parce que la plupart des gens mesurent leur progression à l'effort fourni, pas aux résultats obtenus. 2h de travail, c'est 2h de travail, non ?
Certaines heures créent de la compétence durable. D'autres créent juste du travail différé, où l'apparente productivité représente du travail à crédit. C’est comme signer un prêt à taux variable avec ton futur cerveau comme garant.
"L'inefficacité de ne pas pouvoir apprendre correctement quelque chose aujourd'hui signifie que chaque jour, je donne de plus en plus de travail à mon futur moi. Ce qui signifie que mon futur moi a de moins en moins de temps disponible et est de plus en plus submergé."
Justin Sung
Surligner, c'est faire quelque chose. Créer des fiches, c'est s'organiser. Sauvegarder des ressources, c'est apprendre. Sauf que toutes ces actions passives donnent l'illusion de progresser tout en construisant méthodiquement une dette future.
La dette d'apprentissage repose sur 3 mécanismes :
- Le coût différé
Quand tu utilises une approche passive, comme regarder des tutos sans pratiquer ou lire sans appliquer, tu reportes l'effort cognitif réel (comprendre, encoder, faire) à plus tard. Ton cerveau n'a pas fait le travail de consolidation maintenant, donc il devra le faire plus tard, en plus du nouveau contenu à intégrer.
- L'effet de faux progrès
Les méthodes passives créent de la familiarité : tu reconnais le contenu, donc tu penses l'avoir appris. Tu as vu comment faire, donc tu crois savoir faire. Mais reconnaissance ≠ compétence réelle. Quand tu devras mobiliser cette connaissance dans un contexte concret, elle ne sera pas disponible.
- L'accumulation composée
Comme une dette financière avec intérêts, la dette d'apprentissage se compose. Chaque jour où tu continues avec des approches inefficaces, tu ajoutes une couche supplémentaire de travail futur. Et pendant que tu essayes de rattraper ton retard, tu n'as pas le temps d'optimiser tes méthodes, donc le cycle se perpétue.
L'approche classique dit : "Je vais regarder ces 5 tutos sur le SEO pour bien comprendre." Une meilleure approche serait : "Je vais tester immédiatement sur mon propre site pour encoder la compétence, et j'irai voir un tuto spécifique si je suis bloqué."
Dans le premier cas, tu passes 5h à créer de la familiarité superficielle. Dans le second, tu passes 2h à créer de la compétence réelle via tests, frictions, feedback, et encodage réel.
Mapper honnêtement ce que tu fais vraiment
La première étape n'est pas de changer tes méthodes. C'est de voir clairement ce que tu fais réellement, pas ce que tu penses faire ou ce que tu devrais faire.
Prends une compétence que tu essaies de développer actuellement. N'importe laquelle. Et trace le chemin exact que tu suis :
- combien de temps passé à consommer du contenu ?
- à sauvegarder des ressources ?
- à organiser tes notes ?
Puis, en essayant d'être honnête :
- est-ce que j’oublie plus de 50% de ce que j’ai étudié la semaine dernière ?
- est-ce que je passe beaucoup de temps à réapprendre les mêmes choses ?
- est-ce que j’ai plus d’informations stockées que de concepts intégrés ?
Il y a de bonnes chances que ça révèle des patterns absurdes, qu'on perpétue par habitude. Du style passer 80% du temps à consommer passivement et 20% à pratiquer activement, alors que ça devrait être l'inverse.
Les signaux d'alerte sont faciles à repérer une fois qu'on les cherche. Si tu ne peux pas utiliser la moitié de ce que tu as "appris" la semaine dernière sans retourner voir tes notes, c'est un red flag. Si tu passes une grande partie de ton temps à chercher des infos que tu pensais déjà avoir intégrées, tu paies des intérêts élevés sur ta dette cognitive.
Pareil pour l'organisation : si tu passes plus de temps à perfectionner ton système qu'à l'utiliser réellement, tu es en train de créer de la dette.
De manière très simple, tu peux juste te poser cette question :
→ Quelles compétences stagnent malgré le temps investi ?
L'idée, c'est d'avoir le niveau de conscience suffisant pour constater dans quels cas chaque heure inefficace aujourd'hui crée 2h de travail demain. Et la bonne nouvelle, c'est qu'une fois que tu vois ce pattern clairement, tu ne peux plus l'ignorer.
Un système simple et antifragile pour renverser la dette
La meilleure façon de rembourser ta dette d’apprentissage, c’est de construire un système qui te rapporte des intérêts à chaque session.
Voilà une séquence simple, directement applicable pour inverser la logique :
1. Avant d’apprendre : évaluer ton capital existant
Avant d’ouvrir une vidéo ou un livre :
- tester ce que tu sais déjà
- essayer de résoudre le problème sans support
- noter les zones de flou, les questions qui émergent, les erreurs que tu fais spontanément
C'est un processus qui active la curiosité, et surtout qui prépare ton cerveau à encoder ce qui manque vraiment. Tu crées une "tension cognitive" ciblée : ton cerveau devient prêt à apprendre ce qui compte, pas à tout absorber sans distinction.
2. Pendant : alterner entre input et output
Chaque fois que tu découvres un concept :
- fais une pause
- ferme le support
- essaie de l’appliquer, de le reformuler, de créer ton propre exemple
L'alternance (input → output → feedback) force ton cerveau à encoder activement en temps réel, au lieu d’accumuler une pile de tâches mentales à traiter plus tard. C’est le principe de l’effort productif : tu payes un petit coût cognitif maintenant pour éviter une dette massive ensuite. Et ça fonctionne, car c'est ce qui met à jour ton réseau de connaissances, en rattachant ces nouvelles informations aux schémas existants (vaste sujet, peut-être pour une prochaine newsletter).
3. Après : mesurer le résultat réel, pas l’effort apparent
À la fin de chaque session, évalue ce que tu peux mobiliser sans support.
Pas ce que tu as compris ou noté, mais ce que tu peux réellement faire maintenant. Si le gouffre entre ce que tu crois savoir et ce que tu peux exécuter est large, c’est un signal de dette. Donc un signe qu’il faut ajuster ta méthode ou ton système de pratique dès maintenant.
4. Intégrer la transférabilité
Le test ultime d’un apprentissage n’est pas de reproduire une leçon, mais de l’appliquer à un contexte nouveau.
- peux-tu combiner ce que tu viens d’apprendre avec une autre compétence ?
- peux-tu l’utiliser dans un projet réel, ou l’enseigner à quelqu’un d’autre ?
C’est la preuve que ton apprentissage a basculé du statut de dette à celui de capital. Et c'est également ce qui permet d'aller plus en profondeur, en s'intéressant aux principes sous-jacents plutôt qu'aux techniques spécifiques de surface.
Pour résumer : apprendre passivement, c’est s’endetter cognitivement. Cette dette s'accumule chaque fois que tu privilégies l'activité visible sur l'effort cognitif réel. Le sentiment de productivité cache souvent un effet secondaire : tu crées du travail pour ton futur toi, en t'appuyant sur des méthodes inefficaces aujourd’hui qui deviennent un fardeau pour demain.
Les approches passives donnent l'illusion de progresser tout en reportant le vrai travail à plus tard. Pendant ce temps :
- la dette se compose
- ton temps disponible diminue
- et le cycle devient de plus en plus difficile à renverser
Et pour ça, la première étape est de mapper honnêtement tes méthodes actuelles pour voir la dette que tu crées.
Un système d’apprentissage est un capital : chaque amélioration structurelle paye des intérêts composés de clarté et de compétence.
La vraie question n'est pas combien de temps tu passes à apprendre, mais combien de ce temps crée de la compétence durable, et combien crée juste de la dette que tu devras rembourser plus tard.
"Ta productivité d'aujourd'hui ne devrait pas créer davantage de travail pour ton futur toi."
Justin Sung
Passe un excellent week-end,
LA