L'ère de l'orchestration (la méta-compétence pour diriger ta curiosité et de tes projets)
En 2012, UiPath était une petite entreprise roumaine qui vendait de l'automatisation de processus robotisés (RPA). L'idée était simple : programmer des "robots logiciels" pour exécuter des tâches répétitives à la place des humains : saisie de données, extraction de formulaires, envois automatiques,... Autrement dit, des tâches ennuyeuses, prévisibles, mécaniques.
En 2023, il y a eu un virage stratégique majeur. Après des années à vendre la promesse d'une automatisation totale d'une petite partie des processus, ils ont recentré leur discours autour d'un concept précis : l'orchestration. Ils ont arrêté de parler d'automatisation pour parler d'orchestration entre humain, robots, et agents IA dans un flux cohérent. Avec la montée des agents IA, UiPath y a vu une opportunité de pouvoir automatiser bien plus de choses qu'avec son cœur de métier initial, mais qu'il fallait absolument que ces 3 blocs soient dans la boucle si on voulait avoir le résultat souhaité.
Avec les annonces récurrentes des LLM, on a tendance à penser "on va tout automatiser, et tout se réglera tout seul". Mais on peut déjà voir ce que beaucoup de projets donnent concrètement, qui génèrent pour le moment plus de coûts supplémentaires en temps et en argent qu'autre chose, car le rendu n'est jamais parfait. Le résultat étant souvent des processus mal configurés qu'on automatise en amplifiant les inefficacités.
"L'automatisation appliquée à un processus efficace en amplifiera l'efficacité. L'automatisation appliquée à un processus inefficace en amplifiera l'inefficacité."
Bill Gates
Ce virage réside dans la capacité à coordonner les trois types de tâches qui coexistent dans tout système complexe :
- les tâches déterministes (automatisables à 100%)
- les tâches non déterministes (où les LLM décuplent les opportunités, mais sont moins stables)
- les tâches de jugement (où l'humain reste irremplaçable pour valider, décider, et assumer)
Et de mon point de vue, c'est quelque chose qui peut être de plus en plus généralisé.
On coordonne de moins en moins en faisant de plus en plus
Avec tous les outils, tâches, flux d'information,… c'est très vite le bordel. Et on passe souvent plus de temps et d'énergie à faire en sorte que tout aille dans le même sens, plutôt que de juste pouvoir progresser sans friction.
C'est ce qu'on pourrait appeler l'écart de fragmentation. Un écart croissant entre la quantité de choses qu'on gère et la cohérence de ce qu'on produit. On a un orchestre complet, super, mais chaque instrument fait ce qu'il veut dans son coin. Chaque outil résout un problème local. Aucun ne résout le problème global : l'alignement entre ton intention, ton énergie, tes projets et ton exécution au quotidien.
L'IA a d'abord amplifié ce problème avant de pouvoir l'aider. Parce qu'on l'a abordée comme un hack de productivité supplémentaire, un outil de plus dans un système déjà saturé. J'avoue que la promesse implicite était vendeuse : délègue tout à l'agent, et le reste se gère tout seul. Ce qu'on a obtenu à la place, c'est une saturation plus rapide, et une distance croissante entre ce qu'on produit et ce qu'on comprend vraiment.
Une étude de BCG et Harvard sur 244 consultants a mis un chiffre précis sur ce danger. Les individus qui abdiquaient leur jugement aux outils IA, ce que les chercheurs ont appelé les "Self-Automators", ne développaient ni expertise de domaine ni compétences réelles en IA. Résultat : ils performaient moins bien que ceux n'utilisant aucun outil du tout.
C'est la version moderne du GPS. Tu peux lui faire confiance à 100% pour te guider. Jusqu'au jour où la connexion coupe ou il te mène dans une impasse, et ce n'est qu'à ce moment que tu réalises que tu n'as plus aucun sens de l'orientation car tu as externalisé ta capacité à te repérer pendant trop longtemps.
L'orchestration repose sur 3 facteurs
Ce qu'UiPath a compris pour ses clients en entreprise, c'est qu'il existe 3 types de tâches fondamentalement différents dans tout système complexe. Et qu'il ne faut surtout pas les traiter de la même façon.
- Déterministe
Ce sont les tâches prévisibles, répétables, dont le résultat est connu à l'avance.
- remplir un formulaire
- envoyer un email de confirmation
- structurer un rapport selon un modèle fixe
Ces tâches devraient être automatisées, car elle consomment beaucoup de temps et d'énergie sans apporter aucune plus-value.
- Non déterministe
Ce sont les tâches où la nuance, l'ambiguïté et le contexte entrent en jeu.
- synthétiser des sources
- générer des options stratégiques
- analyser la meilleure approche pour aborder une problématique
Les LLM y apportent une vraie valeur, à condition que tu saches formuler précisément ce que tu veux, interpréter ce qu'ils te livrent, et identifier quand le résultat dévie de l'intention.
Sans ce socle de compréhension, l'IA n'est d'aucune aide et crée une illusion de compétence.
- Jugement
Cette couche ne se délègue pas. C'est là que réside ta valeur irremplaçable. C'est elle qui donne une direction cohérente aux deux autres.
- responsabilité
- évaluation critique
- stratégie et décisions importantes
Paradoxalement, c'est souvent la couche qu'on compresse le plus (parce qu'on est occupés à gérer manuellement ce qui devrait être automatisé, et à valider sans recul ce que l'IA produit).
La compétence d'orchestration, dans ce cadre, c'est exactement ça : savoir identifier à quelle couche appartient chaque tâche, et agir en conséquence :
→ savoir automatiser le déterministique
→ collaborer intelligemment avec l'IA sur le non déterministique
→ protéger ta bande passante et ton contrôle pour le jugement
Pour orchestrer les 3 couches, tu dois maintenir un niveau d'expertise suffisant dans chaque domaine. Ce qui veut dire que dans l'idéal, plus d'automatisation = plus de compétence. Même si tu n'exécutes pas certaines choses toi-même, tu dois absolument savoir ce qui est réaliste, évaluer ce qu'on te livre, et comprendre comment les parties s'articulent. Autrement dit, l'expertise devient le prérequis de la coordination.
Cartographier les trois couches dans tes projets actuels
Prends un projet en cours. Décompose chaque tâche selon ces 3 catégories :
- déterministe
- non déterministe
- jugement
Là, tu peux te rendre compte que tu passes 60 à 70% de ton temps sur des tâches déterministes que tu pourrais automatiser ou déléguer, et moins de 20% sur la couche jugement.
Le seul fait de voir cette répartition change les priorités. Ça crée une carte de ton inefficacité actuelle, en ayant en tête l'objectif de libérer ta bande passante cognitive pour la concentrer sur les décisions qui requièrent ton jugement unique.
Préserver son expertise pour rester capable d'orchestrer
C'est le paradoxe central de l'ère IA. Plus tu délègues, plus tu dois avoir appris avant de déléguer. Parce que la qualité de ton orchestration est directement proportionnelle à ta compréhension des domaines.
L'étude BCG/Harvard illustre ça avec précision. Ceux qui adoptaient une posture qu'ils ont appelée "Centaure" (utilisant l'IA comme levier tout en maintenant leur jugement au centre) obtenaient 25% de gain en vitesse et 40% en qualité. Le modèle opposé, la fusion totale avec le système, produisait l'effet inverse.
Ce qui veut dire qu'apprendre à apprendre n'a jamais été aussi important, et c'est l'une des raisons de l'existence de PolyMastery.
Le signal qu'UiPath a vu est généralisable
Je ne pense pas que ce virage d'UiPath vers l'orchestration soit un cas isolé, et je vois de plus en plus le terme d'orchestration apparaitre, ce qui me semble plus être un mouvement de fond. Dans la plupart des cas, la bonne question n'est plus "comment tout automatiser", mais "comment coordonner intelligemment ce qu'on a déjà".
La spécialisation profonde reste précieuse. Mais elle est de moins en moins suffisante dans un environnement où les outils prolifèrent et où les contextes changent vite. Plus on a de possibilités, plus on a besoin de monitorer les 3 couches : déterministe, non déterministe, jugement.
Autrement dit, identifier à quelle couche appartient quoi pour développer sa capacité à orchestrer les outils, compétences, projets, et sa curiosité de manière générale.
"Rien n’est aussi inutile que de faire avec une grande efficacité ce qui ne devrait pas être fait du tout."
Peter Drucker
Excellent week-end,
LA