Comment orchestrer tes centres d’intérêt pour développer une expertise en série
Si tu creuses 10cm de profondeur sur tout ton terrain en cherchant du pétrole, tu te retrouves juste avec un espace massacré. Si, au contraire, tu concentres tous tes efforts pour creuser le plus profond possible, t'as de bonnes chances pour trouver quelque chose.
La plupart des gens qui ont plusieurs intérêts sont dans cette tension permanente :
- Le lundi, tu veux lancer ton projet créatif
- Arrivé mercredi, t'es devenu obsédé par un nouveau sujet qui est arrivé par hasard
- Le vendredi, tu repenses à cette autre idée que tu avais mise de côté depuis des mois
Et ça tourne en boucle, sans malheureusement jamais progresser comme tu le voudrais.
Le paradoxe de l'abondance cognitive
Pour ce type de profil, il n'y a pas vraiment de problème de motivation. En général, l'envie est là, la curiosité aussi, l'énergie pareil. Mais le cœur du sujet est plutôt dans la stratégie, car sans elle tout ce potentiel se dissout souvent dans de l'indécision.
C'est ce qu'on appelle le paradoxe du choix. Face à 2 options, facile. Face à 20, paralysie et impossible de choisir. Le cerveau entre en surcharge, incapable de hiérarchiser, et finit par ne rien faire du tout.
Dans un environnement "kind", la spécialisation fonctionne parfaitement. Les règles sont fixes, le feedback est immédiat, la roadmap est claire. C'est parfait pour les échecs, piano, ou le golf : la clarté préexistante fait en sorte que la simple répétition crée la maîtrise.
Mais dans un environnement "wicked" (la vraie vie, en gros), tout est flou. Pas de stratégie évidente, progression à coups de débrouille, et feedback avec délai important.
C'est là qu'on voit émerger deux profils opposés, avec chacun sa problématique :
→ D'un côté, le spécialiste "I-shaped" (ou même T-shaped) : hyperspécialisé, il maîtrise parfaitement son marteau, mais dès que ce ne sont plus des clous en face de lui, il est perdu.
→ De l'autre, le dilettante "dash-shaped" : il connaît un peu de tout, mais rien en profondeur. Inutilisable.
Ce qu'on veut, c'est le juste milieu. Quelque chose qui ressemble à un "m-shaped" : 2 à 3 domaines d'expertise profonds, connectés par une barre horizontale de curiosité large. Le truc, c'est qu'on ne peut pas construire ça en essayant de développer tous les piliers en même temps. (Si tu veux creuser le sujet, voici une ancienne newsletter dédiée qui va un peu plus loin).

Si tu regardes uniquement ton propre domaine, tu ne peux qu'itérer.
Si tu commences à croiser les domaines, tu peux innover.
Mais pour croiser, il faut d'abord creuser.
L'orchestration stratégique des ressources
La plupart des gens multi-intérêts cherchent leur "passion unique", et se disent que toute leur frustration sera terminée une fois qu'ils l'auront trouvé. Malheureusement, c'est très souvent une mauvaise piste, car ça ne fonctionne pas comme ça.
La passion n'est pas quelque chose qu'on trouve par révélation mystique, mais plutôt quelque chose qui émerge petit à petit. Le courant naturel, c'est plutôt de suivre sa curiosité, de devenir bon dans ce qui t'intéresse particulièrement, et la passion a des chances d'arriver. La compétence amène la passion, parce qu'on a tendance à aimer un jeu quand on commence à bien y jouer.
Mais encore faut-il savoir où concentrer son attention au départ.
C'est là que revient l'analogie du pétrole du début. Chaque intérêt que tu as exploré et chaque obsession aléatoire contribue au développement de ta bibliothèque. Ce n'est pas perdu, et tu as des chances de pouvoir t'en servir comme matériau pour de futurs sujets, mais disons que si tu continues à creuser partout en même temps, tu ne pourras jamais rien récolter.
On va voir quelques solutions pour correctement orchestrer ses ressources, et sortir du "j'ai trop d'idées et pas le temps" ou encore "je ne sais pas comment choisir, du coup je ne fais rien".
Hiérarchie d'Intérêts et Note d'Intention Saisonnière
a) cartographier ta curiosité pour identifier le fil rouge
Un Audit de Curiosité te permet de lister tes intérêts passés, actuels, et latents pour comprendre la cohérence sous-jacente.
- Qu'est-ce qui les relie ?
- Quels sont les patterns ?
- Est ce qu'il y a un fil rouge ?
Souvent, ce simple audit clarifie déjà pas mal de choses. On peut passer des mois voire des années à se dire "il y a beaucoup trop de choses que j'ai envie de creuser", sans jamais prendre 5min pour le poser clairement. Et quand on le fait, on se rend compte au final qu'il y a juste 2 ou 3 sujets qui reviennent tout le temps.
b) Créer sa Hiérarchie d'Intérêts avec différents paniers
Une fois la carte posée, il faut hiérarchiser ce qui est ressorti de l'audit :
- Prioritaire : un seul intérêt, ton focus principal, applicable maintenant
- À développer : 1 à 3 éléments à garder “en veille” (tu peux y allouer quelques heures par semaine, mais ce n’est pas ton cap principal)
- À explorer un jour : curiosités que tu ne veux pas perdre, mais actuellement secondaires
- À laisser partir : plus pertinents, plus alignés, ou trop coûteux → abandon pour se libérer mentalement

Warren Buffett a proposé quelque chose qui ressemble à ça avec son pilote personnel, Mike Flint. Il lui a demandé de lister 25 objectifs professionnels, puis d'en extraire les 5 vraiment prioritaires. Ensuite, la question clé : "Et les 20 autres, tu comptes en faire quoi ?"
Réponse logique : "Je me concentre sur les 5 principaux, et j'avance sur les autres quand j'ai du temps. Le soir, le week-end, tranquillement."
Buffett tranche : "Non, tu te trompes. Tout ce que tu n'as pas entouré vient d'être ajouté à ta liste "À éviter à tout prix". Quoi qu'il arrive, tu ne dois pas t'occuper de ces choses tant que tu n'as pas atteint tes 5 objectifs prioritaires."
Le piège, c'est que ces 20 objectifs ne sont pas mauvais. Au contraire : ils sont assez bons pour te distraire, mais pas assez essentiels pour mériter ton attention maintenant. C'est exactement le danger pour les esprits multi-intérêts : tout est "assez intéressant", donc rien n'avance.
Il y a une bonne raison pour que le premier panier de la Hiérarchie d'Intérêts corresponde à "Priorité" au singulier.
c) Créer une Note d'Intention Saisonnière (ou "Now Page" à la Derek Sivers)
En gros, un document simple qui déclare publiquement (ou pour toi-même) :
→ "Voici ma priorité actuelle, et c'est le plus important actuellement car XYZ."
C'est ce que je fais à chaque début de saison de mon côté.
Dans la même veine, tu peux aussi utiliser l'idée de :
"Les gens me demandent souvent ce que je fais actuellement. À chaque fois, je tapais une réponse, décrivant où j'en étais, ce sur quoi je me concentrais et ce qui ne m'intéressait pas. Au début de l'année, j'ai donc ajouté une page « /now » à mon site : sivers.org/now
Un lien simple. Facile à retenir. Facile à taper.
C'est un bon rappel pour moi-même lorsque je me sens déconcentré. Une déclaration publique de mes priorités."
Derek Sivers
Une seule priorité stratégique à la fois, les autres étant en maintenance minimale ou en pause totale.
Le "j'ai trop d'options" devient "je sais exactement où creuser maintenant, et pourquoi".
Organisation en Saisons et Serial Mastery
Deuxième principe : structurer ton temps par cycles naturels. Si tu me suis depuis un moment, ça ne devrait pas être une surprise.
L'idée, c'est d'emprunter à la permaculture et d'organiser ton année en Saisons Stratégiques. Chaque saison a une intention différente :
- Création : tu creuses profond avec obsession un seul pilier prioritaire → phase d'exécution maximale
- Consolidation : stabilisation et optimisation des projets existants → phase de maintenance
- Régénération : repos délibéré avec le minimum de contraintes → phase de repos
- Exploration : curiosité libre, expérimentation à basse pression → phase de découverte
Le but, c'est d'approfondir des sujets, et de faire ça en série. Dans chaque saison de Création, tu creuses en sachant que les autres domaines d'intérêt ne sont pas perdus ou abandonnés. Ils sont juste mis sur le côté pour le moment.
C'est une approche qui permet ce que j'appelle l'Impulsion Cyclique :

Au lieu de te battre constamment entre tous les sujets qui t'intéressent, tu fais en sorte d'organiser tout ce joyeux bordel pour l'exploiter. Tu sais que dans 3 mois, tu pourras revenir à cet autre sujet qui te démange. Mais pour l'instant, tu as clairement défini ta priorité.
Du coup :
- tu progresses réellement, parce que tu vas en profondeur
- tu ne te sens pas enfermé, parce que tu sais que ton système te permettra d'explorer le reste quand ce sera le bon moment
Et hop, on a le meilleur des 2 mondes.
Apprendre à apprendre comme catalyseur de progression
Troisième levier : maîtriser la méta-compétence qui démultiplie tout le reste.
Peu importe tes centres d'intérêt, si tu ne sais pas apprendre efficacement, tu vas stagner. Apprendre à apprendre, c'est le catalyseur qui transforme ta curiosité en expertise utilisable.
La plupart des gens accumulent de l'information passivement. Ils lisent beaucoup, regardent des vidéos, et empilent des notes. Mais sans structure d'intégration, ça devient vite de l'infobésité.
Le principe clé : traiter l'apprentissage comme un système.
Ça implique plusieurs choses :
- savoir développer une motivation intrinsèque dans un sujet
- définir ton objectif clairement
- apprendre à identifier les concepts fondamentaux d'un domaine rapidement
- savoir créer sa propre roadmap d'apprentissage
- et surtout, apprendre comme un athlète s'entraine (avec la pratique délibérée au centre du processus)
C'est exactement ce que permet le modèle "M-shaped" : 2 à 3 domaines de compétence profonds, connectés par une capacité d'apprentissage rapide et une curiosité large. Tu as peu de chances de devenir le meilleur pianiste ou le meilleur ingénieur du monde, mais tu peux devenir le meilleur pianiste parmi les ingénieurs, ou le meilleur ingénieur parmi les pianistes.
Le système personnel à suivre
Tout ce qu'on a vu fonctionne ensemble :
- L'Audit de Curiosité clarifie la carte
- La Hiérarchie d'Intérêts te donne la priorité
- La Note d'Intention Saisonnière te donne la stratégie
- L'organisation en Saisons te donne le rythme
- Et apprendre à apprendre te donne la vitesse
Tu ne choisis pas une seule passion, mais tu orchestres tes centres d'intérêt pour que chacun ait son moment, sa profondeur, et son impact.
Tu n’essaies pas de gérer plusieurs intérêts en parallèle. Tu les fais progresser en série dans un système cyclique :
Curiosité → hiérarchie → saison → obsession → maintenance → repriorisation → boucle suivante
Et surtout, tu te libères de cette culpabilité constante qui vient du fait de ne jamais rien finir, ou de ne jamais rien commencer. Parce que tu sais maintenant exactement où tu creuses, pourquoi, et pour combien de temps.
"A man who limits his interests, limits his life."
Vincent Price
J'espère avoir été assez concret pour te donner un peu de travail dans les jours qui viennent !
Excellent week-end,
LA