L'antidote à l'éternel débutant (Shuhari et la spirale de compétence)

Imagine vouloir apprendre à cuisiner, disons,… un bœuf bourguignon.

Tu ouvres YouTube : 15 chefs différents, 15 approches. L’un jure que tout repose sur la réduction du vin. L’autre te dit que tout se joue dans la coloration initiale de la viande. Un troisième insiste sur le choix du bouquet garni ou sur la durée de la marinade.

De ton côté, tu vas sûrement prendre des notes, sauvegarder les vidéos, et commencer à mélanger les techniques. Le rendu a de bonnes chances d'être un bourguignon correct, mangeable… mais pas transcendant. Surtout, tu ne comprends pas vraiment pourquoi ça fonctionne ou non.

Maintenant, on inverse → tu choisis un seul chef :

  • tu suis sa recette à la lettre
  • même timing
  • même gestes
  • même ordre

Et ça pendant des semaines. Ça semble restrictif, robotique, et sans aucune créativité. Mais au bout de 30 tentatives, un déclic arrive (hormis le fait d'en avoir marre de manger la même chose pendant 3 semaines).

Tu commences à sentir intuitivement ce qui compte :

  • l’odeur quand la viande est correctement saisie
  • la texture exacte avant d’ajouter le vin
  • le moment précis où le mijotage doit être réduit

C’est seulement à ce moment-là que tu peux commencer à t’éloigner de la recette : commencer à innover, ajuster, et au final, encore bien plus tard, créer ta version.

Mais on fait rarement ça. On veut tout de suite créer SON bourguignon, personnaliser, optimiser. Et on reste coincé dans un niveau intermédiaire permanent, malgré nos efforts.

Accumuler sans rien solidifier

On a accès à tout : informations, cours, méthodes, avec trop de voix qui se contredisent. Et cette abondance crée l'illusion en se mettant à croire qu'apprendre = accumuler des ressources.

C'est ce qu'on fait en général : collectionner.

  • consommer du contenu
  • tester des techniques à la chaîne
  • remplir ses favoris de tutos "à regarder plus tard"

Il n'y a aucune progression, juste un empilement de fragments sans jamais construire de fondation stable.

A noter que cette collection donne souvent un sentiment de compétence : tu peux parler du sujet avec assurance, tu connais les termes techniques, voire même les différentes écoles de pensée. Mais quand vient le moment de produire quelque chose, de créer, ou de "performer" sous contrainte... tu te rends compte que tu ne maîtrises rien profondément.

Tu sais tout sur le papier, mais tu ne peux rien en faire. Tu crois innover en mélangeant des approches, mais tu ne fais que brasser des techniques que tu n'as jamais pris le temps d'intégrer.

Du coup, tu stagnes. Année après année, malgré le temps investi, malgré la curiosité sincère, tu restes coincé à un niveau intermédiaire.

Ce que les maîtres du 16ème siècle savaient déjà

On attend des neuroscientifiques qu'ils nous révèlent les secrets de l'apprentissage optimal. On cherche des hacks, des méthodes révolutionnaires, des découvertes récentes qui vont tout changer. Et je suis le premier à cliquer quand je vois "une nouvelle méta analyse a conclu que XYZ sur l'apprentissage".

Oui, c'est cool d'avoir de nombreuses études, recherches, et découvertes sur le sujet. Mais souvent, ça ne sert qu'à prouver ce qu'on savait déjà, et ça nous perd dans le bruit des détails quand on veut éviter la seule chose qui fonctionne (l'effort).

Toute la carte existe déjà depuis des siècles.

Il y a un framework japonais, formalisé au 16ème siècle par Sen no Rikyū (maître de la cérémonie du thé), qui cartographie très simplement les 3 phases de l'apprentissage réel. Pas l'apprentissage théorique, pas l'accumulation superficielle, mais ce qui mène vers la compétence profonde.

Ce framework, c'est Shuhari.

3 phases. 3 façons radicalement différentes de progresser. Et un cycle continu (remplaçant notre vision linéaire).

Shu : Protéger, obéir, imiter

La première phase est la plus contre-intuitive pour nos esprits occidentaux obsédés par l'originalité dès le départ.

Shu, c'est l'imitation pure :

  • pas de personnalisation
  • pas de touche créative
  • pas de "oui mais moi je fais comme ça"

Tu choisis un maître, un mentor, une méthode. Et tu copies, avec une précision obsessionnelle.

Le cerveau a besoin de cette rigidité pour construire des chemins neuronaux profonds. Et pour ça, il lui faut de la répétition. Beaucoup de répétitions.

Si tu changes de méthode toutes les 2 minutes, si tu navigues entre quinze sources différentes qui te donnent 15 conseils contradictoires, ton cerveau reçoit des signaux incohérents. Impossible de construire de fondation stable.

Reprenons l'analogie culinaire. À ce stade, tu ne réfléchis pas à "pourquoi ce chef fait comme ça". Tu suis la recette exactement. Point. Même si ça te semble bizarre. Même si ton instinct te dit qu'il y a peut-être une meilleure façon. Tu fais confiance au processus. Et à titre personnel, ça m'arrive très souvent d'aborder un nouveau domaine sans l'humilité nécessaire, pour au final perdre mon temps en bidouillant avec ce que je pense savoir plutôt que d'accepter la réalité un peu moins vendeuse (le fait que je n'y connais rien du tout).

Shu, c'est accepter la discipline ennuyeuse. C'est suivre le modèle à la lettre, même quand l'ego essaie de nous faire croire qu'on pourrait faire mieux, différemment, ou plus vite.

C'est répétitif, humble, et exactement ce dont on a besoin pour construire quelque chose de solide.

Ha : Briser, diverger, adapter

Une fois que tu as ancré les fondations, tu peux commencer à explorer. À ce stade, la recette est devenue naturelle. Tu ne lis plus les instructions, et c'est là que commence la vraie compréhension.

Ha, c'est la phase où tu deviens intelligent avec ce que tu as appris. Tu comprends maintenant pourquoi la méthode fonctionne. Tu peux commencer à l'adapter, à tester des variantes, à étudier d'autres approches sans tout casser.

Tu te dis : "J'aime ça un peu plus épicé, donc je vais ajuster." Tu croises différentes techniques. Tu découvres d'autres mentors, d'autres styles... et tu réalises que tout le monde parle en fait de la même chose, juste différemment. Derrière les techniques à la surface, tu commences à repérer les principes fondamentaux.

Mais attention, c'est aussi la phase la plus dangereuse.

La plupart des gens s'arrêtent ici, car ils confondent compétence et maîtrise. Ils pensent qu'ils innovent, alors qu'en réalité, ils ne font que mélanger des approches qu'ils ne maîtrisent pas encore profondément.

Si tu as sauté Shu (parce que c'était trop long, trop ennuyeux, trop rigide), la 2ème phase ne fera que créer de la confusion. Tu vas régresser. Ou pire, stagner indéfiniment en croyant que tu progresses, alors que tu ne fais que brasser des fragments isolés ou mal assemblés.

C'est pour ça que la séquence compte. On ne peut pas diverger intelligemment avant d'avoir convergé profondément.

Ri : Transcender, quitter les règles, incarner

Ri, c'est la maîtrise sans forme.

À ce stade, tu ne penses plus en termes de "technique A ou technique B". Il n'y a plus de réflexion consciente, mais plutôt réaction à la situation donnée avec justesse.

Avec la compréhension personnelle que j'ai de cette étape, Bruce Lee la résume parfaitement :

"Avant d'étudier l'art, un coup de poing était juste un coup de poing.
Après avoir appris l'art, un coup de poing n'était plus un coup de poing.
Maintenant que j'ai compris l'art, un coup de poing est juste un coup de poing."

(on dirait peut-être un sujet de philo mal présenté, mais il y a vraiment une sagesse derrière)

Quelqu'un de compétent qui a mémorisé 500 techniques a par définition une base de données limitée : 500 options. Quelqu'un au stade Ri a une infinité d'options. Il ne choisit pas dans une liste, mais crée la réponse parfaite, adaptée à l'instant unique, sans référence mentale consciente.

En cuisine, c'est le moment où tu n'as plus besoin de recette. Tu peux créer des plats entièrement nouveaux à partir d'une compréhension profonde et intuitive de la façon dont les ingrédients, les textures, les saveurs fonctionnent ensemble. Tu ouvres le placard et t'inventes une recette sur le coup avec ce que tu trouves.

Apprendre en spirale, pas en grimpant une échelle

C'est ici que Shuhari se distingue radicalement des modèles linéaires occidentaux.

En Occident, on imagine l'apprentissage comme une échelle : théorie → pratique → autonomie. Tu montes les barreaux, et une fois en haut, c'est fini. Tu es "formé", et tu peux passer à autre chose.

Shuhari fonctionne différemment : c'est une spirale. Ceux qui ont atteint le stade Ri retournent régulièrement à Shu. Ils revisitent les fondamentaux avec un regard neuf, découvrent de nouvelles subtilités dans des mouvements qu'ils ont effectués des milliers de fois.

C'est un retour cyclique aux bases, qui représente un approfondissement. Chaque fois que tu reviens au début avec plus d'expérience, tu vois des nuances que tu ne pouvais pas percevoir avant. Tu affines. Tu simplifies. Tu comprends mieux. Cette approche rejoint directement l'un des concepts de Josh Waitzkin évoqué dans une ancienne newsletter : Making Smaller Circles (disponible ici).

On ne "finit" jamais vraiment d'apprendre quelque chose. On creuse juste de plus en plus profond, en spirale, en revenant régulièrement aux fondamentaux pour les redécouvrir sous un angle différent.

Pourquoi on ignore Shuhari (à nos dépens)

Shuhari est universel parce qu'il est aligné avec la manière dont ton cerveau apprend réellement.

L'apprentissage moteur, cognitif, créatif... tous suivent la même architecture neuronale : construction de schémas → automatisation → libération de l'attention consciente → créativité possible.

Mais on est souvent conditionnés à vouloir tout personnaliser dès le début. On veut être original, authentique, différent. Imiter, c'est pour ceux qui manquent de créativité, non ?

Les plus grands créateurs, penseurs, artistes du monde ont tous commencé par imiter. Picasso a passé ses jeunes années à étudier et copier les maîtres au Prado (ses carnets montrent des reproductions directes de Goya, Velázquez ou El Greco). Steve Jobs s’est largement inspiré du design de Braun et de Dieter Rams (il étudiait leurs produits, leurs lignes, leurs principes, et a intégré cette philosophie dans l’ADN du design Apple).

La maîtrise commence par l'imitation, pas par l'innovation.

Et si tu te sens bloqué aujourd'hui, c'est probablement parce que tu as essayé d'innover trop tôt. Tu as mélangé 10 approches différentes avant d'en maîtriser une seule.

Structurer ton apprentissage autour de Shuhari

Voilà comment utiliser ce framework concrètement. Surtout si tu es un esprit curieux avec des centres d'intérêt infinis.

Parce que oui, c'est contre-intuitif : choisir une seule compétence, suivre un seul mentor, accepter la répétition ennuyeuse, ça semble aller à l'encontre d'un profil curieux. La nuance cruciale, c'est que ce n'est pas "pour toujours". C'est pour une saison. Un cycle.

1. Choisir une compétence + un mentor

Pas 5 compétences en parallèle. Juste une pour le prochain cycle (ex : 8 à 12 prochaines semaines).

Ensuite, choisis un mentor, une méthode, une source principale (d'où l'importance de bien choisir ses sources). Quelqu'un qui est significativement meilleur que toi, dont l'approche résonne avec toi. Puis tu copies tout ce qu'il fait avec une précision obsessionnelle.

2. Accepter la phase Shu avec humilité

C'est la partie la plus difficile pour les esprits curieux. Parce que c'est ennuyeux, rigide, et parce que ton ego te dit sûrement que tu pourrais faire mieux autrement.

Mais Shu, c'est construire la fondation neurologique. C'est graver les bons schémas dans le cervelet. Et ça demande du temps, de la répétition, de la discipline. Sans ça, ton cerveau n’a aucune chance de stabiliser les fondamentaux. Shu, c’est la cure anti-bruit.

Si ça peut aider, tu peux le voir comme un investissement temporaire qui libère ensuite. Une saison de répétition intelligente pour débloquer des années de créativité réelle.

(Le mieux étant d'apprendre à apprécier cette phase.)

3. Construire le modèle mental sous-jacent

En parallèle de l'imitation, tu commences à comprendre la logique du système.

  • Pourquoi cette séquence ?
  • Pourquoi cet ordre ?
  • Pourquoi cette nuance ?

Tu ne te contentes plus de répéter bêtement, mais en essayant de décoder les principes fondamentaux qui rendent la méthode efficace.

C'est ce qui te permettra, plus tard, de passer naturellement aux phases suivantes sans tout casser. Tu auras les fondations pour diverger efficacement.

4. Savoir quand passer à Ha (et à Ri)

Tu es prêt pour Ha quand tu peux exécuter la compétence sans réfléchir, quand tu commences à sentir intuitivement ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Tu es prêt pour Ri quand tu arrêtes de penser en termes de techniques isolées, quand tu réponds spontanément et justement à la situation, sans calcul.

Le plus difficile étant d'accepter le temps nécessaire : consolider, et ne rien presser au risque de stagner pendant des années sans comprendre pourquoi.

5. Recommencer ailleurs (la spirale multipliée)

Et ensuite ? Tu passes à une autre compétence, ou à un niveau supérieur. Nouvelle saison, nouveau cycle Shu-Ha-Ri. Si l'approche te parle, tout est dans PolyMastery.

Mais cette fois, tu as réellement progressé : pas juste accumulé, mais intégré. Et surtout, tu développes petit à petit une méta-compétence : apprendre à apprendre. Chaque nouveau cycle devient un peu plus rapide, un peu plus fluide.

Autrement dit, tu construis une vraie collection de compétences maîtrisées et exploitables, pas une pile chaotique de fragments mal assemblés.

L'apprentissage n'est pas une échelle linéaire, mais plutôt une spirale qui se nourrit de cycles répétés.

"La maîtrise n’est pas une question de génie ou de talent. Elle dépend du temps investi et d’une concentration intense appliquée à un champ de connaissance particulier."
Robert Greene

Passe un bon week-end,

LA

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