Le mythe du transfert naturel des compétences (comment concevoir l'objectif ultime de l'apprentissage)
Quand je me suis mis au piano, je me suis vite rendu compte que la capacité de lire les partitions et les déchiffrer rapidement était plus qu'importante pour progresser rapidement. Du coup, j'ai voulu me créer un petit programme pour améliorer ce qu'on appelle la lecture à vue. J'ai téléchargé une app plutôt bien conçue, et je passais 30min par jour dessus.
Pour moi, les résultats étaient là car je poussais constamment ma limite de vitesse (nombre de notes jouées par minute). Mais à force d'ouvrir de nouvelles pièces (et à mon niveau actuel on parle plus de comptines que de chefs d'œuvre complexes), je ne voyais jamais les résultats de mon entrainement : j'avais toujours autant de mal à les déchiffrer et à jouer tout ce qui était nouveau. Le rythme que je suivais facilement dans l'app s'effondrait complètement face à une pièce réelle.
Il m'a fallu un peu de temps pour me rendre compte que j'avais optimisé ma performance pour un contexte spécifique, mais la compétence que je voulais vraiment développer n'avançait pas.
Le transfert d'apprentissage, c'est précisément ça : la capacité à utiliser ce que tu as appris dans une situation A pour performer dans une situation B. C'est le Saint Graal de l'éducation, l'objectif ultime de tout apprentissage. Mais c'est aussi l'un des phénomènes les plus surestimés et les moins bien compris de la cognition humaine.
C'est facile de croire que chaque heure investie à apprendre quelque chose nous rend meilleurs partout ailleurs :
- qu'apprendre les échecs développe notre pensée stratégique
- que les maths développent la logique partout ailleurs
- que lire beaucoup rend plus intelligent
Là où il y a un début de vérité, il y a aussi une grosse partie de fausse, car le transfert ne fonctionne pas comme ça. Il ne se déclenche que là où il y a un recouvrement réel entre ce que tu as appris et ce que tu veux faire. Et ce recouvrement doit être concret : pas juste une vague ressemblance thématique, mais une similarité de procédures, de connaissances, de mécanismes sous-jacents.
C'est ce que Thorndike et Woodworth ont démontré dès 1901 avec leur théorie des éléments identiques : le transfert ne se produit que dans la mesure où la situation d'apprentissage et la situation d'application partagent des éléments communs. Pas de recouvrement, pas de transfert.
"L'amélioration dans une fonction mentale donnée entraîne rarement une amélioration équivalente dans d'autres fonctions, sauf dans la mesure où ces fonctions contiennent des éléments identiques."
Edward Thorndike & Robert Woodworth
Concrètement, ça veut dire que les compétences sont profondément spécifiques à leur domaine. Que le transfert spontané est plutôt l'exception que la règle. Que ton cerveau n'extrait pas automatiquement les principes généraux pour les réappliquer ailleurs. Il optimise pour le contexte dans lequel il s'entraîne, point.
Ce qui empêche le transfert, c'est la nature même de la façon dont ton cerveau encode l'information. Chaque apprentissage est ancré dans son contexte :
- l'outil
- le format
- l'environnement
- le type d'exercices
Tout ce truc qu'on appelle "contexte" forme un paquet indissociable. Et quand le contexte change, le cerveau ne reconnaît plus la situation comme étant celle où il doit activer cette compétence, ni comment l'activer.
Pourtant, certaines personnes y arrivent en extrayant des principes d'un domaine et les appliquent ailleurs, et c'est ce que l'on va essayer de développer ici.
L'illusion de la compétence transférable
La plupart du temps, on apprend dans un format, avec un outil, dans un cadre précis, via un type d'exercices donnés. Puis on s'étonne que ça ne fonctionne pas ailleurs.
Mon erreur avec la lecture à vue au piano était classique : j'avais développé une compétence locale, optimisée pour l'environnement de l'app, mais inutilisable dans le contexte réel qui m'intéressait :
- les notes sur l'écran n'avaient pas la même disposition que sur une partition
- la pression temporelle était gamifiée dans un cas, stressante dans l'autre
- le feedback était immédiat sur l'app, inexistant sur le piano
- la complexité n'était pas la même
Chaque différence, aussi minime soit-elle, cassait le transfert.
C'est ce que je reproche aux apps comme Duolingo : très bon pour nous faire rester sur l'app, gamification au max pour alimenter la motivation, mais très peu de résultats quand on regarde l'utilisation de la compétence en situation réelle.
"Le transfert est influencé par la capacité des individus à apprendre en comprenant plutôt qu'en mémorisant, ainsi que par la manière dont les connaissances sont organisées."
Bransford, Brown & Cocking
Tout ça vient souvent de la dualité exposition / acquisition. On croit qu'avoir vu quelque chose suffit à pouvoir l'utiliser, mais il y a souvent un fossé immense entre savoir exprimer un principe et savoir l'appliquer en conditions réelles. C'est la différence entre le savoir déclaratif (je peux t'expliquer comment on vend) et le savoir procédural (je sais vendre dans une vraie conversation, avec ses imprévus et sa complexité).
La clé vient d'une question d'indexation :
- comment tu organises l'information dans ta tête
- comment tu la conceptualises
- quand tu sais qu'il faut l'utiliser
- avec quoi tu la connectes
Sans ça, les connaissances restent collées à leur contexte d'origine, inaccessibles quand on en a besoin ailleurs.
Les 2 chemins du transfert
Il existe deux mécanismes fondamentalement différents pour transférer une compétence.
Le premier, c'est le transfert automatique, ce que les chercheurs appellent le "low road transfer". C'est le réflexe, l'automatisme qui se déclenche sans effort conscient. Tu apprends à conduire une voiture, et tu sais immédiatement conduire une autre voiture similaire. Le contexte est stable, prévisible, les éléments identiques sont nombreux. Ça fonctionne très bien, mais uniquement dans un périmètre étroit.
Le second, c'est le transfert abstrait, le "high road transfer". Celui-là demande un effort conscient d'abstraction. Tu dois t'arrêter, réfléchir, te demander :
→ Quels sont les principes généraux que j'ai appris qui pourraient s'appliquer ici ?
C'est moins naturel, plus coûteux cognitivement, mais infiniment plus puissant parce qu'il permet de transférer des compétences vers des domaines apparemment sans rapport.
Avoir fait dix ans de ping-pong ne m'a pas rendu naturellement bon au tennis, malheureusement. Mais ça m'a donné une compréhension profonde de certains principes :
- le timing
- l'anticipation
- le coup de poignet
- le placement du corps
- la lecture de trajectoire
- la gestion de l'effet sur la balle
La différence entre ceux qui transfèrent efficacement et les autres tient dans cette capacité à basculer du spécifique au général, puis du général vers un nouveau spécifique.
C'est un mouvement en 3 temps :
- extraire
- abstraire
- réinjecter
3 façons de concevoir le transfert au lieu de l'espérer
1. Maximiser la similarité entre entraînement et performance réelle
Le premier levier, c'est de réduire au maximum l'écart entre ta situation d'apprentissage et la situation dans laquelle tu veux performer. Plus les 2 contextes partagent d'éléments identiques, plus le transfert sera naturel et fiable.
C'est pour ça que les simulateurs de vol sont si efficaces. Ils ne se contentent pas d'enseigner des principes abstraits sur l'aérodynamique, ils recréent l'environnement exact dans lequel le pilote devra opérer :
- les mêmes outils
- les mêmes procédures
- les mêmes sources de stress
- les mêmes contraintes de temps
Le transfert devient presque direct parce que la situation d'entraînement et la situation réelle sont quasi identiques.
En pratique, ça signifie : entraîne-toi comme tu veux performer. C'est la base de beaucoup de sujets que l'on voit dans PolyMastery, que ce soit pour s'organiser, être plus productif, mais aussi et surtout créer la structure optimale d'apprentissage pour la compétence qui t'intéresse.
2. Pratiquer l'extraction intentionnelle des principes
Le second levier, c'est de profiter de chaque expérience d'apprentissage pour extraire les patterns généraux. Au lieu d'apprendre des actions isolées, tu cherches consciemment la structure profonde, les principes sous-jacents qui pourraient s'appliquer ailleurs.
C'est la différence entre quelqu'un qui apprend à "vendre des téléphones" et quelqu'un qui apprend à "vendre". Le premier développe des scripts optimisés pour un produit spécifique. Le second extrait les mécanismes universels : comprendre les motivations profondes d'un acheteur, gérer les objections, créer de l'urgence, raconter une histoire qui résonne. Ces principes se transfèrent à n'importe quel produit et n'importe quel service.
L'extraction intentionnelle demande de se poser les bonnes questions après chaque expérience d'apprentissage :
- Quel est le pattern général ici ?
- Quels sont les principes fondamentaux ?
- Quelles autres situations ressemblent à celle-ci ?
- Qu'est-ce qui relève du contexte spécifique et qu'est-ce qui pourrait s'appliquer ailleurs ?
- Comment adapter ce même principe à un autre domaine ?
Les analogies sont un outil particulièrement puissant pour ça (Richard Feynman en étant le meilleur exemple). Elles forcent ton cerveau à identifier une communalité abstraite entre deux domaines qui n'ont apparemment rien en commun. Quand tu te demandes "à quoi d'autre ça ressemble ?", tu t'obliges à monter en niveau d'abstraction pour toucher la structure profonde.
3. Varier massivement les contextes d'application
Le troisième levier, c'est la variation. Plus tu pratiques une compétence dans des contextes différents, plus tu renforces les éléments vraiment transférables et tu élimines les dépendances au contexte.
C'est une adaptation du principe de l'interleaving, la pratique entremêlée. Plutôt que de répéter la même tâche dans le même environnement jusqu'à la maîtrise, tu mélanges différents types de problèmes, différents contextes, différentes variations. Ça rend l'apprentissage plus difficile à court terme, mais ça force ton cerveau à développer une compréhension plus profonde et plus flexible :
- en apprenant un concept, on peut chercher activement à l'appliquer dans au moins 3 domaines différents
- en étudiant un modèle mental, on peut le tester sur 3 problèmes différents
Cette variation permet de séparer ce qui relève du principe universel de ce qui n'est qu'un détail contextuel. Et avec tout ça, on peut construire une bibliothèque mentale de patterns qui se renforcent mutuellement.
La désillusion nécessaire
Il faut accepter cette vérité : le transfert lointain automatique est largement un mythe. Les méta-analyses sont claires, l'effet global du transfert vers des domaines non reliés est fréquemment nul. Faire des mots croisés ne rend pas ta mémoire meilleure en général, apprendre les échecs ne fait pas de toi un meilleur stratège dans la vie, et les exercices de "brain training" n'améliorent que ta performance aux exercices de brain training. En tout cas, sauf si tu ne fais aucun travail d'abstraction.
L'expertise est profondément spécifique à son domaine. Le transfert n'étant pas un effet secondaire chanceux de l'apprentissage, mais plutôt un problème de conception qui demande de construire consciemment soi-même les ponts entre les domaines.
"Les gens ne transfèrent pas spontanément ce qu'ils ont appris. Le transfert doit être déclenché, pratiqué, et cultivé."
David Perkins
Bon week-end !
LA