Comment faire de son travail un art (selon Alan Watts)

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La plupart d'entre nous faisons une distinction claire entre les notions de travail et de jeu. D'un côté un travail sérieux, de l'autre un jeu en tant que récompense.

J'aime bien un exemple que prend Alan Watts pour illustrer ça :

"Je me souviens qu'un jour, j'étais en train de courir et j'essayais de profiter du moment parce que je courais sur la pointe des pieds, presque en dansant, quand un camarade est arrivé derrière moi. Lui courait sur les talons, à petites foulées, et ça faisait boum, boum, boum. Je lui ai dit : “Hé, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu cours sur les talons, tu secoues tout ton corps de haut en bas.”

Mais il s’y est tenu, et il est devenu le champion de course de fond de l’école. Sauf qu’il n’y prenait aucun plaisir. C’était du travail. Tout ce qu’il appréciait, c’était la souffrance endurée, qui lui donnait le sentiment d’avoir vraiment contribué à l’humanité, puisqu’il avait tant souffert. […]

Et de la même façon, si vous avez vu la Coupe du monde de football de 1970, vous avez vu l’équipe du Brésil, la gagnante, jouer de la manière la plus extraordinaire qui soit. Ils jouaient comme au basket. Ils jouaient en dansant.

Le football qu’on nous apprenait à l’école quand j’étais enfant était très formel, très ordonné, et on n’y prenait pas vraiment de plaisir. Ces gars-là faisaient rebondir le ballon sur leurs épaules, sur chacun de leurs muscles. Ils avaient un jeu collectif stupéfiant, et en même temps, ils dansaient le match. Le chroniqueur sportif du London Times a écrit qu’ils avaient dansé jusqu’à la victoire."

C'est ce qu'on va creuser dans cette newsletter : pourquoi (et comment) flouter la ligne entre ces 2 notions.

Souffrance et dualité travail / jeu

La culture du travail reste imprégnée d'une vision absurde de la souffrance : la douleur endurée constituerait une preuve de la valeur morale de l'effort.
À l’école, tout est fait pour qu'on voit le travail en classe comme une nécessité lourde, et le jeu comme récréation. En gros, on travaille pour se payer du temps de jeu. Et c'est une logique qui atteint jusqu'à ceux et celles qui adorent l'école, ce qui est sans doute encore plus triste.

On retrouve exactement la même philosophie des années plus tard. On est censé travailler pour gagner assez d'argent afin d'avoir assez de temps de loisir. Ce loisir est dédié à quelque chose de totalement différent qu'on appelle jouer, s'amuser, ou se divertir.

On a bâti un mur massif entre ces 2 termes.

Une autre manière de le voir est sous l'angle de la dualité devoir / vouloir. Le travail nous est présenté comme ce que l'on doit faire (une nécessité sérieuse et contraignante), pour obtenir la possibilité de faire ce que l'on veut faire.

Mon but, notamment dans l'écriture de cette newsletter, dans les accompagnements, dans toute mon organisation en général et les modifications que j'ai faites ces dernières années, c'est de flouter cette segmentation. De ne pas me réveiller avec une approche "ok, je dois aller travailler 8h pour pouvoir me divertir 2h ce soir".

Au contraire, tous les changements, avec un peu de recul, avaient pour but de trouver comment faire rencontrer ces éléments. J'ai défini ce que je voulais faire, et par ce prisme j'ai défini des projets et une organisation qui me dit ce que je dois faire pour faire ce que je veux faire :

  • Je veux développer ma pensée et creuser des sujets qui m'intéressent → je dois avoir un bloc d'écriture tous les matins
  • Je veux progresser et apprendre → Je dois dédier un moment à la lecture, à la consommation de contenu, et à l'application concrète
  • Je veux apporter une solution aux autodidactes multipassionnés qui se dispersent → Je dois créer une offre qui y répond (Oui, c'est le moment de placer PolyMastery hehe)

Je parle pas d'ajouter un babyfoot à côté de l'espace café pour aller se poiler 2 minutes entre 4h de taff absurde. Je parle de changer la manière dont on aborde le travail lui-même, pour rendre le babyfoot inutile et absurde lui-même.

La manière d'aborder ces notions change leurs natures

“Plus nous adoptons l’attitude que nous ne sommes pas absolument contraints de faire ce travail, plus nous pouvons l’expérimenter comme un jeu.”
Peter Gray

Travail et jeu ne sont pas deux activités, ce sont deux manières de faire la même chose.

Selon le psychologue Peter Gray, le jeu ne se caractérise pas par la nature formelle de l’activité, mais par l’attitude mentale de celui qui l’exécute. Par définition, le jeu est une activité choisie librement, auto-dirigée, intrinsèquement motivée, guidée par des règles conceptuelles et empreinte de créativité.

C’est le cadre psychologique qui compte, pas la tâche en elle-même.

Ça implique aussi l'importance du sentiment de choix : moins tu te sens coincé dans une tâche par pure nécessité, plus tu l’expérimentes comme un jeu. Peter Gray nous dit aussi que le jeu est, par définition, une activité qu’on est toujours libre de quitter.

Si la posture reste :

  • Travail = labeur = activité sous contrainte, fortement supervisée, et dirigée par autrui
  • Jeu = activité auto-choisie, auto-dirigée, intrinsèquement motivée et structurée par des règles créatives

Ça signifie que dès qu’une activité est imposée, elle change de nature. Ce qui, je trouve, n'est pas une très bonne nouvelle et nous rend très dépendants.

Être obligé à jouer se transforme en non-jeu. Si on nous oblige à jouer du piano, ça sera du travail. Si on nous oblige à cuisiner, ça devient une corvée. Par contre, si on passe son dimanche à restaurer une vieille moto par plaisir, ça devient un jeu. Si on apprend une langue juste parce qu’elle nous fascine, pareil.

L'idée est donc de flouter ça. De ne plus avoir cette segmentation fixe. Soit en redéfinissant ce que l'on fait de nous-mêmes, soit en changeant de perspective sur ce que l'on doit faire ou qui nous est imposé.

Pourquoi c’est critique quand on est libre de son temps

Quand la structure est imposée, il ne reste qu’un seul levier : notre attitude face à la tâche demandée. Ce n'est pas facile, surtout dans un cadre aliénant, mais la stratégie est relativement claire. On en reparle un peu plus loin avec la vision d'Alan Watts.

De l'autre côté, et pour beaucoup de lecteurs ici, on a la chance d'être "libre" de notre temps. Autrement dit, personne ne nous impose de structure. Ça peut être le cas pour des indépendants, entrepreneurs, retraités, ou quiconque a des projets, un apprentissage ou une passion en dehors d’un cadre imposé.

Cette chance d'avoir la main sur son agenda peut mener à 2 pièges :

  1. Le contremaître : on importe le mode travail, on se surveille, on se contraint, et le projet choisi devient une corvée (puis meurt)
  2. La dérive : on reste en mode loisir, sans règles, sans progression, (et l’ennui ou la dispersion s’installe)

Cette notion d'autonomie est le cœur du sujet. Qu'est-ce qu'on fait de cette liberté ?
Dans une recherche sociologique, Melvin Kohn et ses collègues (1990) l'ont conceptualisée. Un travail offre une forte autonomie lorsqu’il réunit 3 facteurs essentiels :

  1. Des tâches complexes sollicitant la réflexion plutôt que des opérations simplistes
  2. Des activités variées brisant la routine
  3. Une absence de supervision rapprochée par des tiers

Kohn a démontré que les emplois complexes, variés et non soumis à un micro-management génèrent une immense satisfaction. Les travailleurs bénéficiant de cette liberté deviennent au fil du temps plus flexibles, démocratiques et créatifs dans toute leur vie.

J'ai vécu les 2 penchants et je ne peux qu’approuver : l’environnement de surcontrôle étouffant, ou l’autonomie et la confiance presque totale. Les niveaux de satisfaction, motivation, et aussi de progression n’ont rien à voir.

“Rien ne tue l’esprit du jeu aussi sûrement que la micro-gestion.”
Kohn

Maintenant, sans contrainte extérieure, on arrive souvent à un des extrêmes évoqués juste avant :

→ Vu que tu n'as pas de manager, tu deviens ton propre superviseur. Tu mets en place un outil rigide, des objectifs au millimètre, du time blocking à la minute près. Globalement, tu te retrouves avec une micro-gestion auto-infligée.

→ Ou alors, tu pars sur l'approche de liberté totale : aucune contrainte, aucune structure, aucune règle. Le résultat étant souvent la stagnation.

Selon moi, et c'est une partie importante de ma philosophie, la vérité se trouve au juste milieu. L'objectif devient donc de trouver la structure minimale permettant d'organiser notre énergie dans une direction claire pour progresser.

Une structure qui libère.

Motivation intrinsèque et structure minimale comme règles du jeu

Quand on manque de cadre, le cerveau est obligé d’inventer ses propres paramètres pour avancer. Pour tous les autodidactes qui veulent explorer leurs intérêts, la motivation intrinsèque est souvent ce carburant indispensable. Sans elle, on bascule en logique de discipline, et l’abandon n’est jamais loin.

De l'autre côté, on veut tous progresser. Mon argument n'est pas "fais ce que tu veux sans pression en t'amusant, et tu progresseras". Transformer du travail en jeu (ou mixer ces 2 termes en une seule notion) ne veut pas dire que ce n'est pas compliqué et challengeant. Si tu as déjà pratiqué un sport, tu sais parfaitement qu'on s'entraîne au moins aussi dur que tout le monde. La différence est qu'on adore ça.

L'apprentissage de n'importe quelle compétence ou la création de n'importe quel projet fonctionne de la même manière. Il y a des parties compliquées, frustrantes, répétitives. Mais ici aussi, l'attitude change tout. Tu peux faire tout ça en traînant des pieds, ou avec une approche positive.

Actuellement, j’ai un Protocole d’Acquisition en cours pour progresser au tennis. Pour quelqu’un qui n’est pas intéressé, il verra mon approche comme un travail, une corvée, et comme une obligation très lourde pour rien. Là où moi j’y vois un jeu, malgré l’effort et l’investissement temporel associé.

Une fois que la motivation intrinsèque est là, on réduit considérablement nos chances d'abandonner. On sait pourquoi on veut le faire et pourquoi c'est important pour nous. Mais on ne sait pas comment.

C'est le problème que j'observe le plus souvent dans ces profils autodidactes. Ils sont entièrement libres, ce qui peut paraître positif. Mais en général, ils se retrouvent plutôt perdus :

  • sans structure
  • sans savoir où commencer
  • sans savoir quelles sources choisir
  • sans pouvoir identifier ce qui est important

D'où ma vision de la "structure minimale". Sans structure, on est vite perdu. Avec une structure trop rigide, on est vite enfermé. L'idée est donc d'arriver à définir ses propres règles du jeu, les quelques principes clés qui définissent notre terrain de jeu au lieu de se disperser à l'infini.

Motivation Intrinsèque + Structure Minimale = Progression & Véritable Liberté

L'approche d'Alan Watts : de la tâche à la danse

On a été très pragmatique et concret, je voulais donc finir sur une perspective un peu plus philosophique. C'est sans doute l'un de mes sujets favoris, car il recoupe beaucoup de concepts qui me passionnent autour de la performance, du flow, de l'efficience ou encore du Wu Wei.

C'est aussi lié à ma citation favorite d'Alan Watts, au cœur du sujet développé ici :

“This is the real secret of life — to be completely engaged with what you are doing in the here and now. And instead of calling it work, realize it is play.”
Alan Watts

J’ai toujours été fasciné par les personnes ayant un travail ingrat qui y trouvent une certaine forme de satisfaction, et même de moyen de progression.
D'un côté, il y a des gens qui gagnent énormément et décident d'investir la majorité de leur temps en passant un horrible moment, sur des choses qui ne les intéressent pas, et avec un état d'esprit néfaste et négatif.

Et d’autres qui font un travail difficile ou ingrat, et qui trouvent le moyen de le transformer en quelque chose de plaisant. Même mieux, qui cherchent à le transformer en art, comme un artisan.

On le voit d'ailleurs parfaitement sur ces artisans. C’est très clair, et ça se retranscrit dans tout ce qu'ils font avec 2 profils :

  • la personne qui fait ça par défaut, qui enchaîne parce qu’il "faut" et voit tout comme une corvée sans chercher à apprécier le processus
  • la personne qui est fascinée par son art et qui pourrait le faire pendant des siècles (souvent même gratuitement) en y trouvant encore des choses pour affiner son approche

Évidemment, c'est plus simple d'être fasciné par l'art de la peinture que l'art de faire la vaisselle. On est d'accord.

Mais je reste persuadé que l'attitude est la clé. En tant que manager, tu peux tout aussi bien te voir comme un gestionnaire de crise qui est surchargé toute la journée à courir partout, ou comme un créatif qui relie des idées avec une vue d’ensemble des différents services. Le travail, le jeu, et la réalité changent complètement, alors que la tâche est strictement la même.

Alan Watts illustre ça avec un autre exemple :

Le conducteur de bus aigri et voyant son travail comme stressant vit sa journée comme un calvaire au milieu des embouteillages et des passagers exigeants : tout est là pour lui faire passer une horrible journée.

Mais le chauffeur qui aborde la conduite comme un jeu d’adresse subtil et fluide à travers la circulation et les trajectoires transforme sa journée en une occasion stimulante de travailler son art.

Au-delà de la qualité du travail effectué qui n'a rien à voir, la grosse différence c'est que ce conducteur ne quittera pas son volant épuisé, mais plein d’énergie. Pareil pour le manager à la fin de sa journée.

La solution pour ne plus distinguer travail et jeu

Je te propose 3 critères, inspirés sur les idées de Gray et Kohn évoquées plus haut :

  1. Choix
    Pouvoir associer chaque chose que tu "dois" faire avec quelque chose que tu "veux" faire. Sinon, la tâche est sûrement à supprimer ou à reconcevoir.
  2. Autonomie
    Ici, tu veux licencier ton contremaître interne (ou externe) qui t'oblige à faire des choses absurdes, en remplaçant les règles rigides par un système simple, minimal, et choisi.
  3. Complexité
    Tu veux calibrer correctement cette notion, pour éviter tout autant l'ennui que l'abandon. Libre à toi de choisir un juste milieu permettant le flow, ou un cran au-dessus qui te permettra de progresser plus rapidement en pratique délibérée. Sur ce dernier point, tu peux retrouver ma logique ici.

Maintenant si ça te parle, à toi de prendre ces idées et de réfléchir à comment adapter cette philosophie dans ce que tu fais au quotidien.

Je te laisse avec l'une de mes citations préférées :

"A master in the art of living draws no sharp distinction between his work and his play; his labor and his leisure; his mind and his body; his education and his recreation. He hardly knows which is which.

He simply pursues his vision of excellence at whatever he does, and leave others to determine whether he is working or playing. To himself, he always seems to be doing both."
L. P. Jacks

Excellent week-end,
LA