Quand la dictature de la performance atteint nos loisirs (hobbies vs projets personnels)
Il y a 3 ans, je me suis remis à courir. Je n'avais pas d'intention de progression, ni d'objectif de temps ou de distance. Juste courir pour se vider la tête, transpirer, et faire autre chose après une journée de travail.
À peine 2 semaines plus tard, je culpabilisais de ne pas suivre de plan structuré. Je regardais des programmes d'entraînement, je me demandais si je progressais assez vite et si je devais tracker mes allures. Sauf qu'à la base, il n'était pas question de progression. L'objectif était dans l'activité elle-même : je voulais juste courir.
Je le vois chez tout le monde, mais surtout sur les personnes qui lancent 25 projets ou qui s'intéressent à 18 domaines différents. On importe des critères de performance dans des espaces qui n'en avaient pas besoin, jusqu'à ce que l'activité la plus reposante de la semaine se transforme en un projet de plus dans la liste.
Clarifier la raison de nos activités
C'est l'un des fils rouges que je me répétais en boucle : "j'ai tellement de centres d'intérêt, mais je manque de temps." La logique est évidemment mal tournée, mais ça a le mérite de mettre en valeur l'un des problèmes : on traite tout au même niveau.
Soit on transforme absolument tout en projet avec un objectif, une deadline, une pression de résultat, jusqu'à ce que plus rien ne ressemble à du plaisir. Soit, à l'inverse, on refuse toute structure par peur de s'enfermer, et rien ne dépasse jamais le stade d'une vague exploration. Les deux extrêmes viennent de la même racine : on n'a jamais clarifié ce que l'on voulait précisément pour cette activité précise, à ce moment précis.
Si je parle autant de la notion de projet dans cette newsletter, ce n'est pas un hasard. C'est parce que :
- c'est très exactement la difficulté centrale du multipassionné (transformer une curiosité diffuse en quelque chose de construit)
- et parce que c'est l'un des meilleurs leviers d'apprentissage (plutôt que d'apprendre au cas où ça nous serve plus tard)
Mais ça ne veut pas dire que tout doit devenir un projet. Le hobby a sa place, et le confondre avec le reste peut souvent créer la confusion qu'on essaie d'éviter.
Prends la lecture. Lire un roman avant de dormir n'a pas besoin de but. Mais lire un article ou une newsletter sur la stratégie de contenu chaque matin pendant six semaines va aider à construire une compétence spécifique. C'est un usage complètement différent de la même activité. Si tu traites la deuxième comme la première, tu n'avances jamais. Si tu traites la première comme la deuxième, tu détruis un espace important qui devait justement te reposer.
La distinction entre hobbies et projets
Un hobby est une activité que tu pratiques pour elle-même, sans intention de produire un résultat mesurable. Sa fonction, c'est le plaisir immédiat, la détente, ou encore la satisfaction personnelle.
- Faible enjeu
- Motivation purement intrinsèque
- Aucune attente de résultat ni de monétisation
C'est un terrain d'exploration sans engagement, l'endroit où tu peux tester un nouvel intérêt sans pression.
Un projet, à l'inverse, est une activité que tu entreprends avec l'intention explicite de construire, résoudre, ou accomplir quelque chose de précis. Sa fonction n'est plus le plaisir immédiat (même si il peut y en avoir), mais donner vie à une idée, une vision, une intention créative.
- Engagement et investissement importants
- Souvent chargé d'un sens identitaire
- Axé sur un résultat concret
Le plus important, c'est que ce n'est jamais l'activité elle-même qui détermine la catégorie. C'est ton intention au moment où tu t'y engages.
- Le piano peut être un hobby pur (ex : jouer ce qui te fait plaisir sans structure ni progression visée), ou un projet rigoureux (ex : apprendre une pièce précise avec une méthode de pratique délibérée)
- La photographie peut être un hobby (ex : capturer un moment qui te plaît sans pression), ou un projet personnel (ex : documenter un sujet précis pour en faire une série exposée)
Ça change tout, parce que ça veut dire que le problème n'est jamais "j'ai trop de centres d'intérêt". Le problème, c'est de ne pas avoir clarifié pour chacun d'entre eux si ce sont actuellement de simples hobbies ou des projets à développer. Si tu as du mal à faire ça, je te renvoie vers la Pyramide d'Alignement, évoquée ici sur la priorisation, ou ici dans le développement de ma roadmap complète pour t'organiser autour de tes intérêts multiples.
La transition d'un hobby à un projet
Ces 2 types d'activités ne sont pas vraiment isolés chacun dans leur coin. Ils forment plutôt un spectre, avec un passage naturel de l'un à l'autre.
Beaucoup de projets significatifs commencent exactement comme mon exemple de course à pied : un hobby anodin, sans ambition, qui déclenche une curiosité suffisamment insistante pour vouloir se structurer. La photographie amateure qui pousse à suivre une formation sur la lumière, qui débouche ensuite sur une série documentaire assumée. Le hobby n'est pas un stade inférieur du projet, c'est souvent son terreau.
Et à l'inverse, les projets personnels ne sont jamais de simples divertissements ambitieux. Ils fonctionnent comme de vrais leviers, à 3 niveaux distincts :
- Ils développent une compétence de manière plus durable que n'importe quel cours (parce qu'ils forcent l'application réelle plutôt que la simple accumulation théorique)
- Ils nourrissent une satisfaction spécifique (celle que procure la création de quelque chose de concret)
- Ils construisent un capital exploitable dans le pro ou le perso (une preuve tangible de ce que tu as fait et ce que tu sais faire)
Donc, ce n'est pas que les hobbies ne comptent pas. Au contraire, ils sont souvent indispensables parce qu'ils sont la source des futurs projets. Et ces projets eux, ensuite, répondent aux 2 bénéfices que le multipassionné cherche généralement : arriver à transformer une curiosité en quelque chose de concret, et monter en compétence plus rapidement.
"Il existe littéralement des millions de choses potentiellement intéressantes dans le monde. Mais elles ne deviennent réellement intéressantes que lorsqu'on leur consacre notre attention."
Mihály Csíkszentmihályi
Maintenant, quelques stratégies plus précises pour gérer ces 2 notions.
1. La distinction entre un test exploratoire et un engagement structuré
La première chose à faire, avant de choisir un format pour explorer un nouvel intérêt, c'est de distinguer le test exploratoire de l'engagement structuré. C'est exactement la différence entre le Tiny Experiment d'Anne-Laure Le Cunff et mon Protocole d'Acquisition. Les deux ont leur intérêt propre, mais ne répondent pas au même besoin.
Le Tiny Experiment part d'une hypothèse curieuse, testée sur une durée courte, sans obligation de continuer, où le seul critère de réussite est l'insight généré, peu importe le résultat. C'est un format pour le mode hobby ou l'entrée en matière d'un développement de compétence. Léger, à faible enjeu, conçu pour explorer sans engagement mais primordial pour une potentielle évolution.
Le Protocole d'Acquisition, à l'inverse, part d'un projet assumé, avec une intention explicite de construire une compétence profonde et concrète.
Utiliser le premier quand tu veux progresser te frustre parce que rien ne se construit vraiment. Utiliser le second quand tu es simplement curieux te décourage avant même d'avoir commencé, parce que le cadre est trop lourd pour ce que tu cherchais.
2. Repérer consciemment le moment où un hobby bascule en développement de compétence ou en projet
Dans ma propre pratique, c'est exactement l'étape d'Exposition, première étape du protocole : la phase où un intérêt encore flou commence tout juste à sortir du lot pour mériter une approche structurée.
Le signal à surveiller n'est pas l'intensité du plaisir que tu y prends, mais l'apparition d'une frustration : celle de vouloir progresser au-delà de ce qu'une simple exploration libre te permet, ou de répondre à une problématique précise.
3. Choisir délibérément quels projets tu laisses jouer leur double rôle
On a une tendance naturelle et automatique à ce que chaque petite bribe d'intérêt soit exploitée. Ce qu'il faudrait souvent, comme on l'a vu, c'est surtout choisir délibérément. Cette newsletter est un bon exemple pour moi. Ce qui a commencé comme un espace d'écriture pour clarifier mes propres idées est devenu, avec le temps :
- un vrai levier de compétence
- un espace qui nourrit mon besoin de synthèse
- un actif me permettant de mettre naturellement en avant mes offres (comme PolyMastery)
Mais je n'attends pas ce triple rendement de chacun de mes centres d'intérêt. Le tennis, par exemple, reste volontairement un hobby pour moi, sans ambition de compétition ni quoi que ce soit de concret à en tirer. Peut-être que ça changera à l'avenir. Rien ne m'empêche de décider consciemment que pendant les 6 prochains mois, je crée une approche structurée pour progresser et atteindre un classement spécifique. En attendant, le rôle de l'activité est parfaitement clair, et je sais quel investissement y mettre et ce que je vais en tirer. Pour moi, c'est précisément cette clarté (et cette "non-exigence") qui rend ces activités annexes si plaisantes.
Ce n'est jamais l'activité en elle-même qui définit si c'est un hobby ou un projet, mais l'intention qu'on a définie. Un hobby peut naturellement muter en projet, et l'enjeu est de reconnaitre les différentes phases pour y apporter constamment le meilleur cadre.
"Avoir un hobby est tellement important. Un hobby est une activité créative que tu fais uniquement pour toi. Tu n'essaies pas d'en tirer de l'argent ou de la reconnaissance, tu le fais simplement parce que ça te rend heureux. Un hobby, c'est quelque chose qui te donne, mais qui ne te prend rien."
Austin Kleon
Excellent week-end,
LA