Les dividendes des projets personnels (pourquoi segmenter son année)

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Demande à quelqu'un de te raconter son année, et regarde ce qu'il fait.

Il ne va pas te dérouler tout son calendrier jour par jour. Il va te citer 3 ou 4 périodes :

  • Une préparation à un marathon
  • Un lancement de projet
  • Un voyage

Le reste (c'est-à-dire des centaines de journées ordinaires entre ces moments) disparaît purement et simplement dans ce qu'il va partager. Pourtant, beaucoup de choses se sont sûrement passées, mais rien n'est suffisamment distinct pour mériter de sortir du lot.

C'est l'un des paradoxes des vacances. Pendant un voyage dans une destination complètement nouvelle, le temps file extrêmement vite. Chaque journée est dense, et tu n'as pas le temps de t'ennuyer. Mais une fois rentré, quand tu regardes en arrière, cette même semaine te semble avoir duré une éternité, bien plus longue qu'une semaine de routine au bureau. La durée vécue et la durée perçue rétrospectivement obéissent à 2 logiques opposées. Et la variable qui explique cet écart, c'est la densité de repères mémorables que ton cerveau a pu enregistrer.

Ce mécanisme a une implication plus générale, dépassant largement le sujet du voyage.

Le manque de progression apparente face à une absence de bornage

Tu peux travailler 15 heures par jour pendant 6 mois. Si ces heures se ressemblent toutes, ton cerveau ne va retenir presque rien de la période. Elle va se compresser en un flou indifférencié, une sensation vague de "j'ai bossé", sans aucun repère interne pour la découper en différentes sections.

C'est précisément ce qui ronge beaucoup de gens curieux et productifs en apparence. Ils avancent, ils apprennent, ils produisent, et pourtant, quand ils regardent en arrière sur 5 ou 10 ans, ils voient plus du brouillard qu'une trajectoire de progression claire.

Le sentiment qui en résulte, c'est une frustration précise : celle de sentir que l'investissement ressenti est complètement décorrélé du résultat obtenu. Et cette frustration a une cause qu'on a du mal à identifier : ce n'est pas un problème de volume de travail, mais lié à une absence de bornage.

Le concept de repère mnésique

Voici l'idée centrale : ta perception du temps vécu n'est pas fonction des heures que tu y as passées, mais du nombre de frontières distinctes que ta mémoire peut y placer.

Un projet terminé crée une frontière. Il a un début identifiable, une courbe d'effort qu'on peut raconter, et une fin nette, marquée par un objet concret qui existe désormais dans le monde. Une routine, ou faire la même chose tous les jours de l'année, n'a rien de tout ça.

En réalité, créer des projets permet de segmenter son temps, ce qui crée naturellement des dividendes en termes de souvenirs et de clarté sur ce qu'il s'est passé. Autrement dit, on mesure son année en unités mémorables créées.

Deux personnes peuvent travailler exactement le même nombre d'heures sur une année. Celle qui a segmenté son travail en projets terminés distincts va se souvenir d'une année riche, structurée, avec un sentiment de progression tangible. Celle qui a dilué le même effort dans un flux continu va se souvenir d'un bloc uniforme flou, avec l'impression de ne rien avoir fait de concret. Pire, dans 10 ans, celui qui a segmenté par projets se souviendra encore précisément de cette année avec sa progression, ses défis, et les différentes phases par lesquelles il est passé.

Le volume est identique. Mais le vécu et le souvenir sont radicalement différents.

Le changement d'approche : mesurer sa progression en unités terminées

L'approche classique consiste à mesurer sa progression en continu : nombre d'heures, régularité, discipline quotidienne. C'est une logique de flux.

L'approche optimisée, selon moi, consiste à mesurer sa progression en unités terminées et livrées : combien de projets j'ai lancé cette année ? C'est une logique de repères.

Et ce qui crée le repère n'est jamais la qualité du résultat. C'est l'acte de clôture lui-même. Un projet, même moyen mais terminé, crée une frontière mémorable et un actif concret. Une routine suivie pour le seul but d'être discipliné tous les jours sans aucun bénéfice concret ne crée absolument rien, hormis une charge mentale et une impression que toutes les journées se suivent et se ressemblent.

Créer son portfolio de projets en segmentant son année en Saisons

La première stratégie consiste à définir en amont un critère de complétion volontairement modeste, puis à s'y tenir même si le résultat te paraît imparfait. L'effet de levier ici est double :

  • tu libères une charge mentale qui, tant qu'elle reste ouverte, continue de consommer de l'attention en arrière-plan (l'effet Zeigarnik, la tension psychologique que génèrent les tâches inachevées)
  • tu génères le repère mémorable dont on vient de parler

En pratique, ça veut dire fixer la ligne d'arrivée avant de commencer, pas en cours de route quand la fatigue ou le perfectionnisme te poussent à repousser sans fin.

Une deuxième stratégie peut consister à traiter chaque projet terminé comme une pièce d'un portfolio (approche que j'ai déjà développée ici), et pas comme un souvenir flou destiné à s'effacer. Un portfolio n'a pas forcément pour but d'être une vitrine pour les autres, mais peut être une mémoire externalisée pour toi-même, une preuve tangible que tu peux consulter en tout temps.

Ma troisième proposition va un peu plus loin : segmenter intentionnellement ton calendrier autour de projets phares (plutôt que de le laisser filer en continu). Là où l'approche par défaut consiste à traiter l'année comme un flux homogène, l'approche par segmentation consiste à découper volontairement le temps en blocs, chacun ancré à un objectif de complétion clair.

C'est la base de toute mon approche avec les Saisons Stratégiques : une organisation cyclique, où je segmente mon année par Saisons avec une intention bien précise, très souvent liée à un projet. Chaque Saison a un début et une fin bien précise. Mais surtout, je peux bien mieux prendre du recul sur ce qu'il s'est passé et sur ce que j'ai fait concrètement : mon année 2025 n'est pas un bloc uniforme où j'ai bossé X heures, mais une année composée de 11 Saisons claires (grâce auxquelles je me rappelle bien plus facilement ce que j'ai fait, mes difficultés, mon organisation, et l'état d'esprit dans lequel j'étais).

Ta perception du temps vécu dépend de la densité de repères distincts que ta mémoire peut y placer, pas du volume d'heures investies. Un projet terminé (oui, même imparfait) crée un repère mémorable et un actif tangible. Une segmentation par période (ce que j'appelle Saisons) également.

Segmenter volontairement sa vie en projets transforme une accumulation floue de journées en une galerie de chapitres distincts, donnant une trajectoire plus claire pour soi, mais aussi plus facile à partager.

"The experiencing self lives in the present. The remembering self keeps score."
Daniel Kahneman

Excellent week-end,

LA

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