Trouver le fil rouge de tes centres d’intérêt ne suffit pas
Cette newsletter est la suite logique de celle de la semaine dernière. Si tu ne l'as pas lue, je t'invite à le faire ici . Tu trouveras aujourd'hui des choses exploitables dans tous les cas, mais avoir en tête la vision d'ensemble aura plus de sens.
Pour résumer, l'Audit de Curiosité permet de mapper tous tes centres d'intérêt, identifier quelques questions clés ou domaines qui t'intéressent particulièrement, en trouver une certaine cohérence dans tout ça.
Malgré ça, ce n'est pas suffisant. J'ai pu le voir directement moi-même : chaque nouvel intérêt rentrait dans mes options potentielles, et rien qui en sortait. J'avais bien identifié un thème récurrent et fort, mais il était suffisamment large pour avaler à peu près tout ce qui m'intéressait. C'est sûr que c'est pratique : toute nouvelle option est éligible, puisqu'il peut rentrer dans la case que j'ai créée. Je gagne en sens et en cohérence, mais je reste au point mort en ce qui concerne mon problème principal : le choix. Bon bon bon… bah me voilà bien avancé.
L'Audit est la résultante de ma recherche de solution, mais ce n'est qu'une partie. Il permet de gagner en clarté, mais ne peut pas être considéré comme un bon système de filtre.
L'Audit de Curiosité produit du descriptif, à compléter par du directif
L'Audit est archéologique. Il produit une cohérence rétrospective : il valide le passé, il explique pourquoi les fameux 7 projets abandonnés avaient un seul et même sens. C'est extrêmement utile, mais ça ne règle pas le dispersion. Ça nous dit pourquoi il s'est passé ce qu'il s'est passé, mais pas quoi faire maintenant.
En vérité, choisir est sûrement encore plus difficile après l'Audit, tout simplement car il a réduit les options. Tu partais d'un listing de 25 sujets différents, et tu es arrivé à 2 ou 3 sujets très importants pour toi. Là où tu pouvais choisir entre des options qui font moins sens, tu te retrouves maintenant avec QUE des bonnes options. Tous les choix restants peuvent être justifiés.
On peut aussi regarder l'autre côté de la pièce, avec la même conclusion. Choisir entre 25 choses était impossible pour toi, donc tu ne choisissais pas. D'un certain point de vue, c'était frustrant mais logique ("c'est normal d'être dispersé avec autant d'intérêts"). Mais choisir entre 3 options est possible. Il n'y a plus d'excuse, et chacune des 3 est légitime sur le papier. Ce qui fait qu'il faut encore choisir, mais c'est cette fois-ci bien plus compliqué.
Tu n'as pas encore supprimé la douleur du choix, mais tu l'a concentrée.
Comme on l'a vu, c'est presque plus dangereux. Car le "filtre" ne filtre rien : il absorbe.
Le montage vidéo ? Storytelling.
Le podcast ? Storytelling.
La formation ? Storytelling.
Tout devient ok parce qu'on peut y trouver une justification.
Avant, la dispersion se voyait. L'incohérence était visible, et donc corrigible. Après, elle est mieux habillée, ce qui rend la correction moins probable. L'Audit de Curiosité est donc la première étape devant être complétée par un vrai filtre efficace.
Un fil rouge qui n'en est pas vraiment un (les 3 niveaux de résolution)
Une question mère qui n'exclut rien n'est pas un fil rouge, mais un simple label. Si en dézoomant tu arrives à quelque chose comme "je veux aider les autres", ou encore "je veux comprendre comment les choses fonctionnent", c'est que tu es à un niveau trop haut.
Teste le directement, d'ailleurs. Prenons "j'aime créer des choses". Est-ce que le game design est de la création ? Oui. Le montage ? Oui. Le piano ? Oui. Et la photo que tu viens de découvrir, le podcast que tu envisages, la formation que pourrais lancer, le side-project de sculpture ? Oui, oui, oui, oui. Rien ne peut échouer au test, parce que n'importe qui passe ses journées à créer, transmettre et comprendre.
Il y a 2 modes d'échec de la question "mère". On revient à l'enjeu d'être dans le bon niveau de résolution :
- Si c'est trop large, elle n'exclut rien et représente juste un titre ou un label (l'exemple qu'on vient de voir)
- Si c'est trop étroit, elle représente souvent un médium précis (un moyen d'exprimer un thème, plutôt que le thème lui-même)
→ Si c'est au bon niveau, elle produit des angles d'attaque (une cohérence et une direction claire, avec des possibilités d'exploration)
Reste à savoir à quoi on reconnaît le bon niveau.
Commence par regarder ta propre question / fil rouge actuel : il te sert à quoi ?
Le critère d'exclusion pour se placer au bon niveau
"Toute "bonne" théorie scientifique est une interdiction : elle interdit à certaines choses de se produire."
Karl Popper
Se placer au bon niveau veut dire pouvoir inclure, tout comme exclure. Tu veux savoir ce qui est réellement intéressant, tout en ayant un outil pour identifier ce qui ne l'est pas.
Sinon, tout rentre et c'est l'objet brillant permanent.
Une théorie que chaque cas confirme n'est pas solide, mais souvent vide. C'est de là que vient le critère de réfutabilité du philosophe Karl Popper pour distinguer les théories scientifiques des théories non scientifiques.
Freud et Adler l'intriguaient, parce qu'ils expliquaient tout. Un exemple qui a marqué Popper : Un homme pousse un enfant à l'eau pour le noyer, un autre se jette à l'eau pour le sauver. Chez Freud, le premier agit par refoulement, le second aussi. Chez Adler, le premier compense un sentiment d'infériorité, le second aussi. On a 2 comportements opposés, et les 2 théories les absorbent sans effort.
Popper y voyait le défaut : une théorie que rien ne peut contredire ne prend aucun risque, et donc ne nous apprend rien.
Ta question mère est une théorie sur toi-même. Elle affirme que derrière tes projets, il y a une seule chose qui revient. C'est une hypothèse, avec ce qu'elle implique : si elle est vraie, certaines choses devraient ne pas rentrer.
Un fil rouge dans lequel tous tes projets peuvent rentrer ne prend aucun risque non plus. C'est une manière d'expliquer ses choix, mais ça n'aide pas à faire les bons.
Pour Popper, l'exclusion est en quelque sorte son test de réfutabilité.
Cette exclusion ne porte pas sur l'intérêt lui-même, mais sur qu'il prétend être. Tu n'arrêtes pas le piano, mais tu arrêtes de dire que le piano construit quelque chose de cohérent, a pour but de [but imaginaire] et doit être fait car [raison ou excuse qu'on peut trouver]. Ce qui sort redevient tout simplement gratuit. Pas de question de sens, tu fais ça parce que t'aimes ça, point.
Cela dit, tu exclus déjà sûrement. Simplement, ce n'est pas toi qui décides. Ton projet d'écriture abandonné, l'apprentissage d'une langue arrêté, une offre jamais finie. Sauf que ce sont des exclusions par fatigue, pas par décision. La question n'est donc pas vraiment d'exclure ou non, mais de savoir comment le faire consciemment.
L'exclusion est ce qui prouve que tu n'utilises pas l'option grossière et trop large de la règle. C'est le garde-fou contre la sur-abstraction. Prends les 3 ou 4 dernières idées qui t'ont attiré et que tu as eu envie de lancer. Passe-les dans ta question mère. Si toutes passent, elle est trop large.
Et tu resserres jusqu'à ce qu'au moins une chose que tu trouvais réellement attirante tombe dehors.
"La stratégie implique de se concentrer, donc de choisir. Et choisir signifie écarter certains objectifs au profit d'autres."
Richard Rumelt
Une bonne question mère se décline différemment selon l'angle activé
La question mère est l'ossature de tes explorations, intérêts, et réflexions au quotidien.
Concrètement, ça donne quoi ? Je peux te prendre l'exemple de PolyMastery, qui reprend une bonne partie de ma philosophie. La question mère de tout ça étant : Comment construire une structure assez solide pour progresser, et assez souple pour ne pas avoir à renoncer à sa curiosité ?
Ou encore plus simple :
→ Comment créer une structure qui libère les multipassionnés ?
Cette question exclut beaucoup de choses :
- la spécialisation
- les solutions à copier / coller
- la pure exploration sans aucune structure
- les méthodes imposées et les templates figés
- les solutions centrées sur des outils spécifiques
Et en complément, elle me génère des angles et des questions dérivées :
- Sous l'angle de la Priorisation (La Boussole Mentale)
La question dérivée : Comment réussir à choisir tout en honorant toutes mes idées et ma curiosité, sans frustration ni dispersion ? - Sous l'angle de l'Organisation (Les Saisons Stratégiques)
La question dérivée : Comment remplacer une productivité rigide par un rythme cyclique naturel et efficient, qui suit mon énergie sans stress ni épuisement ? - Sous l'angle de l'Apprentissage (Le Protocole d'Acquisition)
La question dérivée : Comment construire un système d'apprentissage pour transformer ma curiosité en projets concrets et développer une expertise unique ?
Je t'invite à reprendre cette structure, et à faire le même exercice pour toi. Tout comme l'Audit de Curiosité, je mets ça dans la case "ça prend 15min et ça clarifie tout (ou presque)". Je suis curieux d'avoir ton retour : n'hésite pas à me répondre directement, je lis tout.
De mon côté en tout cas, j'ai bien vu la différence : sur le fait de ne rien exclure avant, puis d'avoir maintenant un filtre naturel (devenu presque inconscient à ce stade), car la direction est claire. Autrement dit, certaines options, idées, et projets deviennent par nature incohérents. Ça ne rentre même pas dans mon centre de tri.
Cela dit, je ne veux pas que ça m'empêche d'explorer en étant cloisonné dans un cadre précis et fixe qui finirait forcément par devenir frustrant. Mais ces explorations sont clairement définies comme telles : c'est ce que j'appelle des Piliers de Croissance. Rendez-vous la semaine prochaine pour creuser ce concept.
Entre-temps, passe un excellent week-end.
LA