Le plus gros angle mort de l’autodidacte

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On a tous des compétences qu'on pratique depuis très longtemps.

Tu t'y es mis sérieusement, tu as progressé vite au début, et puis ça s'est arrêté. Pas d'un coup. Tu continues à pratiquer, tu produis des trucs, tu en es à peu près content. Mais si tu compares honnêtement ce que tu fais aujourd'hui avec ce que tu faisais il y a un an, c'est la même chose en un peu plus rapide.

Souvent, c'est lié à un phénomène documenté depuis les années 70, et le domaine où on l'observe le mieux, c'est l'apprentissage des langues :
Des gens vivent 20 ou 30 ans dans un pays, travaillent dans la langue, rêvent dedans, et continuent à faire exactement les mêmes fautes qu'à leur troisième année.

Les linguistes appellent ça la fossilisation : à partir d'un certain niveau, les erreurs se figent et cessent de bouger. Ni le temps ni la pratique ne les délogent.

Le point important, c'est que ce n'est pas un problème d'exposition. Ces gens entendent la forme correcte tous les jours, dans la bouche de tout le monde, depuis des décennies.
L'information est là, gratuite, permanente. Mais elle ne change rien.

Ce qui manque, c'est que quelqu'un s'arrête et dise : "attends stop. Là, ce n'est pas ça, tu fais une erreur."
Pour ce qui est des langues, personne (ou presque) prend la peine de faire ça du moment que tout le monde se comprend. Déjà tu ne progresses plus, mais surtout tu renforces des erreurs par répétition. Et plus c'est installé, plus c'est cher à défaire : il faut d'abord désapprendre.

C'est l'un des principaux problèmes des autodidactes, qui stagnent sans trop savoir pourquoi.

La distinction du terme autodidacte

Déjà, il faut savoir de quoi on parle. Parce que quand on entend "autodidacte", la plupart entendent encore "une personne qui apprend toute seule"

J'ai déjà redéfini le terme ici, mais voilà la distinction importante :
La distinction d'un autodidacte n'est pas qu'il apprend seul, mais qu'il maitrise son parcours d'apprentissage.

On parle de prendre la responsabilité de son apprentissage, pas d'inventer miraculeusement de la connaissance soi-même. Littéralement, le mot provient de deux racines grecques : autos (soi-même) et didaskein (enseigner). Donc de l'auto-enseignement.

Mais on part toujours de contenu des autres, même si c'est nous qui le choisissons. C'est le fameux "Si j'ai pu voir plus loin, c'est en me tenant sur les épaules de géants" d'Isaac Newton.

On a donc deux infos comme fondation si on veut progresser en tant qu'autodidacte :

  1. On gère notre propre processus d'apprentissage
  2. On part forcément d'informations existantes

L'information ne suffit pas

Si on reste sur les deux constats précédents, ça nous avance en quoi ? Soyons honnêtes, on ne vient pas de réinventer la roue, et la plupart fonctionnent déjà comme ça avec :

  • la capacité de choisir quoi et comment apprendre
  • et un accès à toutes les informations gratuitement

Mais pourtant, ça ne suffit pas. Et ce pour deux raisons.

  1. L'information ne suffit pas à monter en compétence

La première étant plutôt une excellente nouvelle selon moi. La plupart des personnes de la génération précédente ont (ou ont eu) cette vision :

  • véritable apprentissage = cours + épuisement
  • tout le reste = considéré comme "pas sérieux"

Mais de plus en plus, la valeur se recentre sur du concret : ce que la personne a fait et est capable de faire (plutôt que où elle a été, et quelle ligne elle a sur le CV). Ce CV est remplacé par les accomplissements réels, ce qui est selon moi bien plus sain, valorisant, et logique. Ce que tu sais est intéressant, mais ce que tu sais faire est bien plus utile.

  1. L'accès à l'information ne suffit pas à apprendre seul

On peut se dire qu'en ayant accès immédiatement et gratuitement à tout, on a besoin de rien de plus. Pourquoi est-ce qu'on irait se compliquer la vie avec des profs, des mentors, des cours particuliers, ou encore payer des formations ?

Tout simplement parce que l'accès illimité au contenu a réglé le problème de l'entrée (information), mais n'a strictement rien fait pour le problème de la correction.
On peut avoir 45 approches différentes pour un seul et même objectif (ce que je ne conseille pas en prenant en compte l'importance de la qualité des ressources), mais ça ne change rien au problème de feedback.

C'est pour ça que tu peux apprendre n'importe quoi, y passer du temps en autodidacte, avoir l'impression d'apprendre, et n'avoir presque jamais atteint un niveau exploitable. Rien de concret. Parce que tu pratiques juste des erreurs depuis des années.

Si l'accès à l'information n'a résolu qu'une partie du besoin, quel est le véritable problème d'un autodidacte pour multiplier sa courbe d'apprentissage ?

Le vrai coût d'un apprentissage solitaire

D'une manière très simple, comment progresse-t-on ?

  1. On fait
  2. On a un résultat
  3. On analyse ce résultat
  4. On corrige
  5. On refait

C'est pas beaucoup plus compliqué que ça.

Chercher à apprendre efficacement seul, ça veut dire être en capacité de suivre ces 5 étapes seul. Mais en fonction de la compétence, on va souvent bloquer à l'étape 3 d'analyse :

  • Soit on essaye d'analyser (et on tente une correction)
  • Soit on zappe complètement cette étape (et on ne fait que répéter)

Dans un cas on progresse très lentement en tâtonnant, dans l'autre on consolide des erreurs.

Par exemple, je joue régulièrement au tennis mais je ne prends pas de cours. Je n'ai pas de prof dédié qui me dit quoi apprendre, comment, ce que je veux faire, quel niveau avoir,…
Je peux apprendre en autodidacte, en définissant le niveau à atteindre, la stratégie, en regardant des vidéos et en choisissant mes exos. Mais sans feedback, je ne vais faire que répéter mes erreurs et les consolider. Si je veux me débrouiller vraiment tout seul, il faudrait :

  • me filmer (sous plusieurs angles)
  • faire mes exos (sans la conviction que c'est bien les meilleurs)
  • prendre le temps de regarder ça ensuite pour analyser (sans le niveau nécessaire pour le faire
  • essayer de corriger les erreurs dans la séance suivante
  • refilmer

Ça n'a aucun sens : ça devient plus une question d'ego "je veux faire tout tout seul", plutôt qu'une stratégie intelligente pour progresser.
Typiquement pour le tennis, j'ai la chance d'avoir des gens meilleurs que moi, accessibles, capables de me corriger. C'est un bon début.

Le vrai coût de l'apprentissage solitaire n'est pas la lenteur, mais l'erreur consolidée.

L'expertise nécessite de la progression, donc des itérations, donc du feedback. Un autodidacte seul dans son coin qui apprend "tout seul" n'en a pas. C'est là toute l'importance d'un mentor.
On ne veut pas un prof qui va t'expliquer quoi et comment apprendre. On veut un mentor, qui est disponible pour nous accompagner et corriger la trajectoire que l'on a nous-même définie. Le mentor est simplement un détecteur d'erreurs.

Deux choses qu'il voit pour te faciliter la vie :

  1. Ce que tu fais mal sans le savoir (geste, position, éléments techniques)
  2. Ce dont tu ignores l'existence (t'es sur le sujet A, mais personne ne t'a dit que B et C existaient)

Le reste ne change pas : tu gardes ton propre objectif, ta propre stratégie, ton propre rythme.

Un mentor n'est pas obligatoire. On peut avancer en essais-erreurs pendant des années. C'est simplement beaucoup plus long, et rien ne garantit qu'on corrige ce qu'il faut sans répéter et consolider ses erreurs.

La prochaine remarque étant évidemment : tout le monde n'a pas un expert sous la main, donc comment faire ?

Les 5 niveaux de mentors et la sur-utilisation de l'expert asynchrone

Souvent, c'est très compliqué de trouver un bon mentor. En tout cas, de mon expérience. Mais si on a difficilement accès au meilleur spécialiste du domaine gratuitement, on peut quand même progresser en exploitant d'autres options.

Je segmente ça sous 5 niveaux, avec une pureté d'expertise décroissante et un besoin de vérification croissant.


Niveau 1 : L'expert disponible en direct
C'est le top du top. Si on a la possibilité d'avoir accès à quelqu'un comme ça, c'est souvent le meilleur moyen de progresser rapidement.

La pureté d'expertise étant maximale, on veut s'immerger dans sa philosophie sans chercher à aller cartographier les 17 approches différentes pour apprendre XYZ qui ne vont créer que de la confusion.
C'est exactement la première phase de ShuHaRi.

Niveau 2 : L'expert asynchrone
L'avantage de ce second niveau, c'est qu'il est maintenant accessible pour tout le monde, et pour tous les domaines. Peu importe ce que tu cherches à faire, tu peux trouver en 10min les meilleures ressources qui en parlent. On cherche ici la source (pas les reformulations ou interprétations) sous différents formats :

  • Livre (sûrement le meilleur)
  • Podcast / deep dive vidéo (de l'expert, pas d'un vulgarisateur)
  • Articles (idem)

On ne peut pas avoir d'échanges directs avec ces experts, mais ils peuvent parfaitement servir de mentors grâce à ce qu'ils ont transmis sous ces différents formats. Couplé à l'IA, tu peux aussi simuler du feedback sous leur perspective.

Niveau 3 : L'éclaireur
On parle ici de quelqu'un d'un peu plus avancé que soi. Une personne ayant un objectif similaire, située à une ou deux étapes au-dessus. Souvent, ce sont des personnes faciles à trouver, et bien plus accessibles.

Elles sont encore en train d'apprendre activement, sont ouvertes à la discussion, et comprennent encore mieux qu'un expert les blocages qu'on peut rencontrer car c'est bien plus frais dans leur esprit (ces personnes ont vécu ça il y a quelques semaines / mois).

Ces éclaireurs peuvent montrer la voie, à condition de vérifier si leur approche est bien cohérente avec la nôtre.

Niveau 4 : Les pairs
Toute personne à notre niveau et ayant un intérêt ou objectif similaire. On va facilement les trouver : collègues, partenaires, ou sur des forums par exemple. On y trouve de quoi se motiver, partager, mais on peut également s'y perdre. Beaucoup d'informations, des fois peu qualitatives, ce qui en fait une solution intéressante mais dangereuse si on ne croise pas les informations.

Niveau 5 : L'IA
Si pour une raison ou une autre, on a aucun accès au quatre niveaux précédents, il reste toujours l'IA. En 3sec, tu peux avoir une réponse à ta question pour te débloquer. Elle peut également être l'une des meilleures sources de feedback, si tant est que l'explication de ton contexte soit bonne et précise.

On peut en combiner certains, mais attention. Plus on a accès à une source "pure" et en direct (one to one), moins il faut dévier. Si on a accès à un expert, ce qui aura le plus d'impact c'est de lui faire confiance et de s'immerger dans son approche, même si on verra ensuite que ce n'est pas la seule ou qu'elle est incomplète.

Sinon, on va se perdre à la surface de plusieurs approches et se retrouver en dissonance cognitive.

Par contre, si la seule source accessible est un pote qui apprend la même chose que nous, là il faut vérifier et croiser les infos. Par exemple,pourquoi pas utiliser l'IA pour challenger son approche.

D'une manière générale, voilà une bonne heuristique : la qualité de ta source détermine si tu dois t'immerger ou croiser.

  • Source qualitative → obéis
  • Sources faibles → triangule

Maintenant, on a un dernier point à traiter. Pourquoi j'ai grisé le niveau "Expert Asynchrone" dans le visuel précédent ?

Simplement parce qu'une bonne source d'information peut avoir un feedback absent. Le meilleur livre de marketing va te dire quoi faire. Ok, et ensuite ? Est-ce qu'il va te dire ce que tu fais bien ? Mal ? Ce qu'il faut corriger ?

C'est ce qu'on pourrait appeler des sources de modèle. Elles te disent quoi faire et s'arrêtent là. L'erreur typique des autodidactes, c'est d'empiler ces sources de modèle (souvent un expert asynchrone : livre, vidéos,…) sans aucune source de correction.

C'est pourtant ce qu'il faut maximiser : des sources de correction capables de voir ton travail, et te dire ce qui ne va pas (expert en direct, proche avancé, pairs, IA si bien utilisé).

La meilleure approche pour les autodidactes

Si tu te poses deux minutes en te demandant ce que tu peux avoir sous la main, tu pourras voir sûrement voir beaucoup d'options. L'information ou l'accès n'est jamais le goulot d'étranglement. La plupart d'entre nous ont déjà des sources de correction accessibles.

Ce goulot, c'est simplement de s'exposer et de montrer ce que l'on fait. Par exemple, présenter une offre un peu bancale. Ou pour reprendre l'exemple du tennis, aller jouer 1h avec quelqu'un de plus avancé qui nous regarde jouer.

Autrement dit, présenter ce qu'on sait faire, avec notre petit niveau, et être prêt à être jugé. C'est de là que part toute progression, car c'est la seule chose permettant d'avoir un retour extérieur.

Souvent, on ne s'expose pas, et on ne demande rien (alors qu'on a facilement accès à de nombreuses sources de correction).

D'une manière très simple, voilà ce qu'on peut faire à tout moment, et que je t'invite à faire pour ton projet actuel :

  1. Avoir une production concrète (qu'est ce que tu crées ?)
  2. Avoir une personne (choisir un mentor dans les 5 niveaux précédents)
  3. Avoir une demande précise (poser la bonne question précise permettant de progresser)

Sans ça, tu peux continuer à apprendre exactement comme tu le fais. Les ressources sont souvent bonnes, l'accès est gratuit, et tu progresseras encore un peu. La vitesse de progression vient du fait de passer de "autodidacte sans son coin" à :
→ autodidacte exploitant le mentorat comme source de feedback tout en gardant le contrôle de son apprentissage.

Quelque chose que tout le monde peut faire dès maintenant, facilement.
Pour moi, voilà un excellent résumé du rôle de ce mentor :

"On ne peut rien enseigner à un homme, on peut seulement l'aider à le découvrir en lui-même."
Galilée

Excellent week-end,
LA