Comment devenir bon dans n'importe quel domaine, rapidement
J'ai sûrement essayé plus de 10 fois d'apprendre à dessiner. Certaines fois je tombe sur une vidéo qui me donne envie et je veux reproduire ça pendant 2 semaines. D'autres fois je me rachète le kit complet et me disant que cette fois je prends le projet sérieusement.
La dernière fois, je me suis même mis à appliquer une méthode et remplir des pages de traits et de cercles pour "habituer la main", comme exercices introductifs.
Aussi surprenant que ça puisse paraître (non), aucune de ces approches n'a fonctionné. À chaque fois j'ai abandonné, et je ne peux pas dire que j'ai même réellement progressé (tu as tout sauf envie que je dessine ton portrait).
Avec un peu de recul, ça revient à 2 problèmes :
- J'ai toujours eu un "autre truc plus intéressant" qui me fait abandonner pour aller voir ailleurs
- Je n'ai jamais rattaché ma pratique à un projet concret
Projets inachevés et capacité d'apprendre n'importe quoi
Si tu lis cette newsletter, c'est que tu as des idées plein la tête. Il y a de bonnes chances également que tu sois victime du syndrome de l'objet brillant, avec comme preuve tout un tas de projets inachevés. Cet historique a le problème principal d'être une accumulation de petites preuves qui disent toutes "tu n'as rien de concret à montrer de tout ce que t'as fait ces X dernières années". Au lieu de ça, ça pourrait justement être des preuves concrètes et incontestables de ta compétence.
L'idée est donc d'arriver à aller en profondeur dans les domaines qui t'intéressent. Mais à quel niveau de profondeur ? Est ce que tu veux vraiment devenir le numéro 1 mondial dans un truc qui va t'intéresser 3 ou 6 mois max ? Ou même atteindre le 0.1% dans ce que tu fais actuellement ? Personnellement, je pars plutôt du principe qu'on veut simplement résoudre ses problèmes. Point. Autrement dit : si tu veux faire quelque chose, tu devrais être en capacité de le faire.
Et pour ça, il faut avoir confiance dans sa capacité à tout apprendre, parce qu'on voit tout comme une compétence et qu'on a les bases pour "apprendre à apprendre" n'importe quoi. Sauf que cette confiance se construit sur des preuves. Et si tu regardes la liste infinie des problèmes que tu n'as pas su résoudre et de tes projets non terminés, c'est justement une croyance difficile à croire.
D'où l'ordre des choses : la méthode d'abord, les preuves ensuite, et la confiance en dernier.
Expert mondial, ou suivre sa curiosité ?
D'après ma situation personnelle et ce que j'ai pu voir autour de moi, les autodidactes curieux sont en majorité des généralistes. Rares sont ceux qui ont trouvé leur vocation à 12 ans et qui ont passé 40 ans à creuser en profondeur dans le même domaine. C'est d'ailleurs ce que certains espèrent : trouver LEUR domaine pour ne plus se poser de question et vivre dans le paradoxe constant "tout m'intéresse, mais pourtant je ne progresse dans rien du tout".
Donc ici, je ne vais pas parler d'expertise mondiale (niveau top 0.001%). Mais comme dit plus haut, uniquement : comment résoudre concrètement tes problèmes (qui peuvent être un blocage, un besoin, ou une simple envie d'exploration formulée sous forme de question).
Tu peux parfaitement appliquer toute l'approche et cycler pour aller de plus en plus en profondeur dans une compétence, mais je vais me concentrer ici sur le premier "cycle" permettant de débloquer le niveau initial d'éternel débutant.
Et pour ça, l'objectif va être d'atteindre un seuil d'exploitabilité : un niveau utile et exploitable pour progresser et créer des projets concrets.
On va suivre mon concept de Spirale de Maîtrise™ (mon approche d'apprentissage partagée dans PolyMastery) allant de l'étincelle de curiosité initiale au niveau d'inconscient compétent, mais pour une problématique bien précise. Disons que l'on reprend mon exemple du dessin.
Phase 1 : Exposition
À cette étape, on veut 2 choses :
- Développer une motivation intrinsèque
- Identifier son problème à résoudre (lovable problem)
On veut partir soit d'une motivation intrinsèque (envie personnelle et profonde d'apprendre un truc), soit d'un problème ou frustration concrète.
Dans tous les cas, on veut sortir de la phase avec une question servant de filtre de pertinence. Ce filtre va permettre de monter en compétence bien plus vite, car chaque information est instantanément rattachée à une utilité et être immédiatement applicable.
Tu ne veux pas "apprendre l'IA", ou "apprendre le marketing", ou "apprendre à dessiner", mais quelque chose de bien plus précis. Par exemple :
- Savoir utiliser l'IA pour obtenir un retour qualitatif, analytique, et un feedback objectif structuré sur mon travail actuel
- Savoir utiliser les principes fondamentaux de la psychologie humaine pour mettre en avant mon offre
Pour notre exemple du domaine "dessin", ça peut être :
→ Apprendre à dessiner des visages humains, pour dessiner celui de ma soeur et lui offrir en cadeau pour son anniversaire dans 6 semaines."
Avec ça, on fait d'une pierre deux coups :
- Résoudre son besoin (créer concrètement le projet "dessin pour ma soeur")
- Et en même temps, atteindre un niveau de compétence exploitable à l'avenir (niveau de compétence général permettant de dessiner n'importe quel visage humain)
Une fois qu'on a validé notre intérêt intrinsèque et défini précisement ce qu'on cherche à atteindre, on peut passer à l'étape suivante.
Phase 2 : Structuration
Quand on plonge dans une nouvelle compétence, on a toujours le même flou initial : quoi apprendre, dans quel ordre, avec quelles méthodes, et quels exercices.
La plupart des gens galèrent pour une raison simple : rien n'est clair au départ. Avant de rentrer tête baissée, on gagne énormément à prendre du recul et à identifier la vision d'ensemble de ce qu'on essaie de faire.
Dans cette seconde phase, 3 étapes.
1. Diagnostic de l'environnement
On commence par l'environnement, car c'est lui qui donne la stratégie.
Deux cas de figure.
→ Les environnements clairs : règles stables, feedback immédiat et précis (les échecs, le code, la musculation, le solfège,…).
→ Les environnements chaotiques : feedback lent, causes confuses, règles instables (entrepreneuriat, politique, diplomatie, négociation).
(j'en parle en détail ici et ici)
On veut toujours jouer avec les règles les plus simples et les plus claires possibles. Mais si on simplifie ou clarifie un domaine complexe, on ne pourra simplement pas l'utiliser dans son contexte. Donc, on ne clarifie pas un domaine, on en clarifie des morceaux. On ne rend pas l'entrepreneuriat mesurable, mais on peut rendre mesurable la performance d'une page de vente.
2. Déconstruction de la compétence
Un domaine, en l'état, n'est pas entraînable. Comment tu veux aborder "apprendre le dessin", ou "devenir bon en vente" ?
Il faut donc cartographier le domaine, puis le convertir pour le rendre opérationnel. 3 étapes ici :
- Identifier les principes fondamentaux du domaine
- En déduire les piliers dans le cadre de notre compétence
- Les décomposer en sous-compétences (techniques) entraînables
La compétence ne sera jamais exploitable avant d'avoir défini EXACTEMENT ce que tu cherches à faire.
3. Création du plan d'entraînement
Reste à ordonner. Une brique à la fois, avec un critère de réussite décidé à l'avance. À noter que ce plan sera forcément une v1, incomplète, et au moins en partie erronée. Si tu veux apprendre quelque chose, tu es par définition incompétent et donc incapable de définir le meilleur plan possible.
On veut simplement avoir une première idée, d'où on va et affiner au fil du temps quand on précise la vision qu'on a de la compétence, de notre besoin, de notre niveau réel, des blocages rencontrés.
En reprenant notre lovable problem autour du dessin, ça ressemblerait à quoi ?
Environnement → Domaine clair en apparence, règles et cadre parfaitement définis. Sauf que des gens peuvent dessiner 15 ans sans progresser : tu vois que c'est raté, jamais pourquoi. Le feedback existe mais reste illisible, on cherche donc à le clarifier : retourner sa feuille, contrôle au miroir, sight-size,...
Déconstruction → Proportions, structure et perspective, valeurs, anatomie, geste, composition. La proportion passe en premier : elle porte l'essentiel du résultat, et c'est la plus facile à mesurer (reste à définir ensuite des exercices précis).
Plan → Copies de planches Bargue, une par jour. Critère de sortie : écart de proportion invisible au contrôle miroir.
On pourrait aller bien plus dans le détail, mais on a déjà dégrossi notre objectif et défini une stratégie pour y arriver.
Phase 3 : Entraînement
Même si la phase 2 est selon moi primordiale, elle contient le risque de sur-analyse. On a l'excuse parfaite pour ne pas se mettre au travail. Mais évidemment, apprendre veut dire s'entraîner, et entraînement est synonyme d'efforts.
Le critère clé ici, c'est la mise en place d'une qualité de pratique (et non la quantité).
Qualité de pratique = pratique délibérée + feedback + priming
Si tu veux creuser ce point spécifique, j'en ai déjà parlé dans cette ancienne newsletter.
D'une manière générale, on veut de l'effort et de la friction. On ne va pas apprendre à dessiner un portrait en regardant un tuto affalé sur sa chaise, mais en dessinant des portraits. Étonnant, je sais.
Mais la tendance naturelle, c'est de se dire "ah j'y ai passé 15h" (et être surpris de ne pas avoir progressé). Je ne sais pas toi, mais si je peux progresser plus vite, ça me va. Par contre, plus vite veut aussi dire plus dur : s'entraîner constamment à la limite de ses capacités pour générer des erreurs exploitables (notion développée ici).

L'effort intense déclenche la neuroplasticité, le repos profond encode le changement. La compétence vient donc de cet effort, c'est le seul moyen d'avoir un réel retour sur investissement. Malheureusement, même si on le sait, beaucoup pensent pouvoir trouver un raccourci ou une autre solution, tout ça pour éviter l'évidence.
Phase 4 : Intégration
À force de répétition, plusieurs signes nous aiguillent sur le fait qu'on arrive à cette phase :
- réduction de l'effort (à niveau de compétence constant)
- amélioration de la qualité et de la précision
- augmentation de la vitesse d'exécution
- constance (moins d'erreurs)
"La rapidité est une conséquence naturelle lorsque l'on parvient à maîtriser correctement toutes les étapes préliminaires."
Justin Sung
Durant toute la phase 3, on cherche du contrôle conscient : décomposer, corriger, surveiller. Ici, c'est l'inverse.
L'objectif de cette phase, c'est simplement d'apprendre à ne plus interférer avec son niveau de compétence. Plus on essaie de contrôler, moins bien on va performer. C'est le stade de l'inconscient compétent : intuitif, automatique.
Mais ce flow se mérite, il ne se recherche pas. C'est le résultat de la qualité de l'étape d'avant : une récompense, un simple sous-produit de l'entraînement.
Le flow est parfait pour performer à un niveau déjà maîtrisé, mais incompatible avec la montée en compétence : la pratique délibérée de la phase 3, c'est précisément l'inverse. Chercher le flow en permanence, c'est chercher un état agréable et performant, en restant sur ce qu'on sait déjà faire. Ce n'est donc pas enviable, contrairement à ce qu'on voit passer un peu partout. Mais bon, ce sera peut-être le sujet d'une autre newsletter (en attendant, j'en ai déjà parlé ici).
3 tests pour valider :
- Automaticité : exécution sans réflexion consciente
- Stabilité : la qualité tient sous pression ou sous contrainte
- Robustesse : ça fonctionne dans un contexte nouveau
Si l'un n'est pas validé, tu retournes en entraînement ciblé sur ce qui manque précisément.
Si tout est bon, tu as atteint le niveau qu'il te fallait pour résoudre ton problème initial. Tu peux "performer", et donc pour reprendre notre exemple, aller dessiner le portrait de ta soeur.
Enfin, il ne reste plus qu'à décider quoi faire de cette compétence (étape 5) :
- Approfondir
- Maintenir
- Transférer
- Clôturer
Cycler ses apprentissages
Pour résumer, voilà le framework :
- Exposition : immersion sans pression
- Structuration : établir la direction, la vue d'ensemble, et la stratégie
- Entraînement : approche ciblée, basée sur la qualité de pratique
- Intégration : performance automatique et intuitive de la compétence
- Évolution : décision sur l'exploitation de la compétence acquise
En appliquant tout ça, tu ne sais toujours pas "dessiner". Mais :
→ tu sais dessiner un portrait féminin
→ tu as réalisé un projet (ton cadeau) pour le prouver
La boucle est fermée. Maintenant, tu peux très bien choisir de continuer (nouveau cycle plus complexe, autre style,…), ou passer à autre chose en étant satisfait avec ce niveau (et suivre autre chose qui te fait le l'oeil). Pour rappel, on voit tout ce processus en détail et étape par étape dans PolyMastery.
J'espère que tout ça a pu t'aider.
Passe un excellent week-end,
LA