Tu confonds le rôle de tes centres d’intérêt (en leur demandant tous la même chose)

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Qu'est-ce que tu attends de ton job ? Et de ta dernière passion en date ?
Si la réponse est la même, on a trouvé une bonne partie de ta dispersion.

Tu t'épuises à chercher le projet parfait. Celui qui sera à la fois ta passion, ton job, ta définition sociale et ta source de richesse. Et à force de demander à chacun de tes intérêts de cocher toutes ces cases, tu te retrouves avec un cerveau en surchauffe et une pile de projets abandonnés.

Dans les années 70, Philip Glass débarque dans un loft de SoHo pour installer un lave-vaisselle.

Il est à genoux sous l'évier quand il entend un bruit. Il lève la tête : le propriétaire le fixe, sidéré. C'est Robert Hughes, le critique d'art du Time : "Mais… vous êtes Philip Glass ! Qu'est-ce que vous faites là ?"
Glass lui explique qu'il est artiste, oui, mais qu'il lui arrive aussi d'être plombier.

À ce moment-là, Glass est déjà l'un des compositeurs les plus en vue de New York. Et pourtant, pendant des années, il enchaîne les petits boulots : déménageur, taxi, plombier. Même après Einstein on the Beach, l'opéra qui le rend célèbre en 1976. Il pensait vraiment garder un job alimentaire toute sa vie.

Il cherchait des jobs à temps partiel, où il restait libre de ses horaires. Et surtout, il pouvait choisir un travail qui n'avait aucun sens pour lui.
Exprès.

"La plomberie ou les déménagements, c'étaient juste des choses que je faisais pour de l'argent. Je n'ai jamais confondu ces boulots avec ma vie. Ma vie, c'était la musique. Le reste, c'était juste pour payer le loyer de la semaine suivante."
Philip Glass

La plomberie n'avait pas à le passionner, ni à le définir, ni à dire quoi que ce soit de sa musique. Elle devait payer le loyer et lui laisser du temps. Point.

Maintenant, regarde tes propres intérêts. Ton job, tes compétences, tes projets en cours, tes explorations du moment. Il y a de bonnes chances que tu leur demandes à tous la même chose : être passionnants, en plus de rapporter, de progresser vite, et de te définir.

Et ça coince.

Pour Glass, demander à son job (taxi, plombier,…) de nourrir sa vocation (la musique) était justement le meilleur moyen de saboter sa liberté financière et de paralyser sa créativité.

La confusion des rôles qui mène à la dispersion

"Je n’ai jamais voulu faire peser sur mon écriture la responsabilité de subvenir à mes besoins."
Elizabeth Gilbert

La plupart d'entre nous mettons tout au même plan. On confond ce qu'on fait pour vivre, ce qu'on maîtrise par passion, et ce qu'on poursuit par pure curiosité. Et on juge chaque élément avec les critères de l'autre, ce qui donne 3 cas possibles menant inévitablement à la dispersion.

  1. La stabilité jugée à la passion
    Certains sont dans la situation de Philip Glass. Mais contrairement à lui, soit ce n'est pas intentionnel, soit ils n'acceptent tout simplement pas cette situation.
    C'est le job qui paie tout, mais qui ne "te ressemble pas". Tu le vis comme une trahison de ta curiosité, tu le fais à contrecœur, et tu passes tes soirées à culpabiliser de ne pas l'avoir déjà quitté. Il remplit parfaitement son rôle, et pourtant tu le traites comme un échec.
  2. L'expertise traitée comme un hobby
    Ici, on parle du domaine que tu maîtrises depuis 10 ans et que tu n'exploites jamais, ou très peu. Parce que "c'est juste un truc que j'aime".
    Toute cette compétence, souvent construite par intérêt intrinsèque / passion, ne se transforme jamais en projets concrets, crédibilité, ou revenus. Tu as une réelle expertise, mais tu trouves dommage de ne pas réussir à en faire quelque chose.
  3. La croissance vue sous le prisme du rendement
    Et enfin, on a les élans de curiosité. Tous les petits sujets qui t'intéresses : ton picorage d'idées, de concepts, de domaines divers et variés que tu veux juste explorer.
    La plupart de ce que tu essaies de créer ici est à moitié fini, abandonné, ou jamais lancé. C'est ok et même normal, mais vu que tu le prends sous le filtre des autres piliers, ça se transforme en frustration.

Pour résumer, si tu évalues constamment une simple exploration avec des indicateurs de productivité, c'est normal qu'il y ait un problème. L'inverse est tout aussi vrai, si tu juges ton travail de comptable sous le prisme de ta quête d'épanouissement spirituel.

On a vu dans les newsletters précédentes qu'il n'y avait pas vraiment de problème sur le nombre de centres d'intérêt (ici et là). Par contre, il peut y en avoir un si tu leur demandes tous la même chose. Autrement dit, tes attentes devraient être alignées avec le type de pilier que représente chacun de ces intérêts.

Les 3 types de piliers : Stabilité, Expertise, Croissance

Ce qu'on vient d'évoquer amène la question suivante : comment catégoriser tout ça ? Avant de passer à la suite, je t'invite à reprendre la base des newsletters précédentes : ton Audit de Curiosité, et un fil rouge clairement défini.

Ensuite, on va voir 3 types de piliers. Chacun a son propre critère de "réussite", de suivi, et d'utilité.

  • le pilier de Stabilité se juge à la fiabilité
  • le pilier d'Expertise se juge à la profondeur
  • les piliers de Croissance se jugent à la progression

Et la barre verticale de liaison se juge au plaisir.

Pilier de Stabilité : la sécurité libératrice

C'est le pilier qui rend tout le reste possible.

Il a pour but de :

  1. générer les revenus et payer les factures
  2. apporter la liberté nécessaire pour construire les autres piliers

Caractéristiques :

  • Niveau de maîtrise suffisant pour être exploitable, fiable, et peu risqué
  • N'a pas besoin d'être une passion, mais doit être soutenable sur le long terme
  • Peut évoluer : un Pilier de Croissance bien développé peut devenir ton futur Pilier de Stabilité

Rôle : financer, sécuriser, et libérer le système.

La question mère définie la semaine dernière gouverne l'expertise et la croissance, mais pas forcément ce qui paie les factures. Si les 2 sont identiques, c'est parfait et on a beaucoup de chance. Mais pour la plupart des gens, ça ressemblera plus à la situation de Philip Glass : payer ses factures, tout en se libérant du temps et de l'espace mental pour creuser une passion annexe.

Pilier d'Expertise : la passion personnelle

C'est le pilier qui te définit.

C'est le domaine que tu as creusé :

  1. profondément par intérêt sincère et sur le long terme
  2. où tu as atteint un niveau d'expert (même si tu ne l'exploites pas encore pleinement)

Caractéristiques :

  • Construit par curiosité et passion personnelle (pas par obligation)
  • Niveau expert ou proche (ce qui le distingue des Piliers de Croissance)
  • Fort potentiel d'exploitation (crédibilité, projets, revenus futurs)

Rôle : créer ton unicité et ton avantage différentiel.

Piliers de Croissance : le terrain de jeu de la curiosité

Et enfin, on parle ici des piliers en construction.

Ce sont les domaines :

  1. poursuivis à la base par pure curiosité, mais maintenant pris un peu plus au sérieux
  2. développés au fil de l'eau avec une intention claire (projet, exploitation future ou non)

Caractéristiques :

  • Gestion : nombre limité et séquençage de progression (pour éviter la dispersion)
  • Progression : Curiosité → Compétence → Expertise (→ potentiel pilier principal avec le temps)
  • Exploitation : incertain, mais potentiel élevé d'amplifier, de compléter, ou de connecter tes autres piliers

Rôle : nourrir la curiosité et construire son capital de compétences.

Et donc, où va tout le reste ?
→ Dans une zone transversale d'exploration et de curiosité.

Par exemple :

La sensation de ne pas avoir de pilier d'expertise

En réfléchissant sous cet angle, j'ai de temps en temps la remarque : "mais je n'ai pas d'expertise".

La vérité c'est plus souvent que tu en as une, mais que tu ne sais pas la reconnaitre. Tout est flou car tu n'as justement jamais pris le temps de te poser pour identifier là où tu es bien plus avancé que la moyenne des gens, le sujet où tu passes énormément de temps et d'effort depuis des années, ce qui te parait naturel alors que c'est compliqué pour les autres,…

Mais dans le cas où ça ne suffit toujours pas pour l'identifier, ou qu'il n'existe effectivement pas, c'est souvent pour ces 2 raisons :

  • tu as 5 piliers de croissance qui ne progressent pas
  • il te manque une approche structurée pour en créer un facilement

C'est tout l'intérêt d'apprendre à apprendre, de PolyMastery, de s'organiser autour de ses intérêts. Et plus généralement, de tout ce que j'essaye de partager et de creuser moi-même : gagner en expertise, cycler son organisation, développer sa stack de compétences tout en suivant sa curiosité.

La destination naturelle du comb-shaped

Tu as pu peut-être t'en douter avec le visuel précédent, mais l'approche que je mets en place et que je propose est similaire au "comb-shaped". Autrement dit, l'évolution du fameux T-shaped qui est le plus connu, représentant le profil d'un expert avec une base de connaissances un peu plus large.

Mais souvent, les multipassionnés, autodidactes, et multiprojets ne peuvent pas accepter ça car ils ont plus le profil d'un aspirant polymathe. L'objectif "ultime" étant d'avoir plusieurs piliers d'expertise profonde, correspondant à l'évolution naturelle d'une curiosité diverse et suivie avec une certaine structure pour permettre la progression plutôt que la dispersion.

Beaucoup de termes et d'étiquettes pour dire simplement ça : le comb-shaped est un bon objectif pour tous ceux qui veulent progresser dans plusieurs domaines différents.

En reprenant les sujets des dernières newsletters, voilà le process :

  1. On partait d'une surcharge avec incapacité de choisir
  2. Réaliser un Audit de Curiosité pour clarifier, trier, et activer ses intérêts
  3. Clarifier son fil rouge, ses thèmes, et ses médiums
  4. Viser un comb-shaped à 3 types de piliers (Stabilité, Expertise, Croissance)

Maintenant, on a clairement identifié qu'on ne vise pas le"I-shaped", autrement dit à être le numéro 1 dans un domaine précis. À la place, on cherche à développer plusieurs expertises, tout en créant quelque chose d'unique. Ce qui veut dire qu'on a 2 enjeux spécifiques : progresser, et combiner.

Si la recherche de l'ultraspécialisation est contraire à notre tendance naturelle, on peut par contre atteindre le top 10% de manière relativement facile et rapide. Ça sera le sujet de la semaine prochaine.

En attendant, prends le temps de clarifier tes piliers.

"J’ai fait attention à choisir un travail qui ne pouvait avoir aucun sens possible pour moi. De cette façon, mon esprit était totalement libre de continuer à penser à la musique pendant que je travaillais."
Philip Glass

Bon week-end,
LA