Même le meilleur environnement a une date de péremption

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Le week-end dernier, j’ai joué mon premier tournoi de tennis.

Premier tournoi, donc pas de classement : j’étais NC, non classé. Sauf que mon niveau réel est un peu au-dessus. Alors forcément, j’ai fait des perfs (encore heureux), j’ai gagné mes 4 matchs, et j'ai reçu les compliments qui vont avec : “tu joues bien”, “t’es fort”,…

Sur le papier, rien à dire. Sauf qu’en y repensant, mon côté pragmatique est vite revenu : j’avais juste été le meilleur de la tranche la plus nulle. Objectivement, il n’existe pas de tournoi plus faible, puisque les moins bons sont justement ceux qui incluent les non classés.

Des victoires, des compliments, mais assez peu d'information utile sur mon niveau.

Si j’avais eu le classement, j’aurais pu jouer dans la tranche du dessus. J’aurais sûrement été parmi les plus nuls, je me serais pris des taules, et personne n’aurait eu la moindre réflexion sur mon niveau (à part peut-être un adversaire qui se dit “wow, lui il était sacrément naze”). C’est ce que je vais essayer de faire au plus vite : être le plus nul du groupe. En termes d'état d'esprit, pour moi, ça change tout. Sur l'ego, sur la volonté et la capacité à progresser, sur la motivation,…

D’autant que j'ai un protocole actif pour progresser au tennis en ce moment, avec un objectif clair : atteindre en un an le niveau du top 10% des pratiquants engagés (lié au seuil de 20% dont je parlais justement dans une newsletter récente ici, plus exigeant car je ne pars pas de zéro non plus, et peut-être aussi parce que je suis un peu sadique). Et pour y arriver, gagner dans les tournois actuels ne sert pas à grand chose à part accéder au prochain segment qui correspond à un endroit bien plus fort que mon niveau actuel.

Je ne révolutionne rien, je sais. L’idée circule partout, sous je ne sais combien de formes :

  • “Si tu es le plus intelligent de la pièce, tu es dans la mauvaise pièce”, la version qu’on prête à James Watson, le codécouvreur de l’ADN
  • “Sois toujours le plus mauvais musicien du groupe”, le conseil du jazzman Pat Metheny
  • L’idée qu’on engage des gens brillants pour qu’ils nous disent quoi faire, qu’on associe à Steve Jobs
  • Confucius, il y a 2 500 ans : “Quand je marche avec deux personnes, l’une d’elles peut être mon maître.”
  • Et la version corpo qu’on lit chaque semaine sur LinkedIn : entoure-toi de gens meilleurs que toi

De Confucius à Steve Jobs, tout le monde l’a dit à sa façon : ne sois jamais le plus fort de la pièce. C'est sur cette idée que j'aimerais apporter une perspective ici.

Être une éponge, et le risque d'un écart trop grand

Je suis une éponge. C'est l'une des caractéristiques dont je suis le plus "reconnaissant" d'avoir, même si ça peut aller dans les deux sens. C’est-à-dire que je suis très dépendant de mon environnement.

→ Mets-moi dans un endroit néfaste, et je vais vite prendre ses mauvaises habitudes et devenir complètement léthargique.
→ Mets-moi dans un environnement challengeant et positif, et je suis assez confiant pour faire partie de ceux qui progressent le plus vite.
C’est pour ça que j’y fais autant attention : je sais que ça peut vite glisser.

En 2007, deux chercheurs, Nicholas Christakis et James Fowler, ont analysé un réseau de plus de 12 000 personnes suivies pendant 32 ans. Quand quelqu’un devenait obèse, le risque que ses amis le deviennent aussi augmentait de 57 %. Et l’inverse était vrai : la minceur se transmettait de la même manière.

On absorbe le niveau de sa pièce. Ce qui veut dire que la place qu’on y occupe nous impacte énormément.

Évidemment, être le plus nul (je le dis sans jugement) d’un environnement n'est pas vraiment marrant. On a vu plus fun. Ça peut être fatigant, voire déprimant.

Tout dépend de :

  • comment on le prend
  • la différence de niveau
  • si l’écart se comble ou non

Parce que quand il ne se comble pas, ça peut vite devenir néfaste. Je suis tombé sur ce post Reddit, qui le montre assez bien (c'est la traduction automatique FR, donc certaines formulations sont bancales) :

Son problème n’est ni un manque de connaissances ni un manque d’expérience. Il est dans une pièce trop haute pour lui. En tout cas, de son point de vue. Et au lieu de progresser, il se met à comparer, à juger les autres pour se sentir mieux, pendant que sa confiance s’effondre.

Mais le piège le plus courant est dans l’autre sens, c’est sûrement celui qu’on voit le moins venir.

Parce que si tu progresses dans une pièce, tu finis forcément par y devenir l’un des meilleurs. C’est juste la trajectoire normale.

Et à ce moment-là, le retour que tu reçois est très agréable : tu as les compliments, les résultats, le confort. Sauf qu’entendre “tu es bon”, ce n’est pas la même chose qu’entendre “tu progresses”.

Bill Gates l’écrivait déjà en 1995 :

“Le succès est un piètre professeur. Il fait croire aux gens brillants qu’ils ne peuvent pas perdre.”

Et le pire, c’est que ce n’est même pas de la stagnation. C’est l’effet éponge, dans l’autre sens : tu absorbes le niveau de ta pièce, donc quand tu en es devenu l’un des meilleurs, tu tends vers sa moyenne.

Autrement dit, tu redescends.
Souvent doucement, sans t’en rendre compte, pendant que tout le monde continue de te dire et te faire croire que tu es bon.

Les 2 erreurs types ont un goût agréable

Il y a donc 2 manières de se tromper de pièce. Et elles ont un point commun assez vicieux : elles sont toutes les 2 assez plaisantes.

La première, c’est de rester trop longtemps. Le coût évident et visible, c'est celui qu'on vient de voir : tu plafonnes, puis tu régresses. Mais il y a aussi un coût plus vicieux. Petit à petit, ton identité se construit sur le fait d’être “le bon / fort / compétent de la pièce”. Et plus tu restes, plus repartir de zéro est compliqué, que ce soit un problème d'ego ou simplement un biais de cohérence de plus en plus fort. Donc plus tu restes.

La réponse évidente à ça, ça serait de partir dès que tu commences à stagner. Tu progresses vite, tu commences à peine à entrevoir un début de plateau, et tu tombes dans l’erreur inverse : partir trop tôt.

Là aussi, il y a un coût très clair : tu ne combles jamais l’écart, donc tu n’atteins jamais le seuil de compétence. Et un coût vicieux se construit ici sur le long terme, problème que les multipassionnés et multiprojets connaissent très bien : tu accumules des débuts. Chaque domaine abandonné au moment où ça devient difficile reste dans cet état de surface, jamais de compétence solide voire d'expertise.

C’est le 15ème tuto de la semaine sur le 3ème sujet, alors que le premier n’a toujours pas été mis en pratique.

Rester ressemble à du confort mérité. Partir ressemble à de la curiosité. Aucune des deux ne se sent comme une erreur sur le moment.

Et c’est pour ça que, selon moi, le fameux conseil “ne sois jamais le plus fort de la pièce” est incomplet. Il dit où se placer, mais jamais combien de temps y rester.

→ Une pièce n’est ni bonne ni mauvaise en soi : toute pièce peut être intéressante à un moment donné, et chacune de ces pièces a une date de péremption.

La bonne question, c’est jusqu’à quand.
Autrement dit, une place dans une pièce n’est pas un état figé, mais c’est une saison.

Et comme toute saison, elle a un début, un pic et une fin.

Le cycle d'une pièce

Le début, c’est l’entrée dans la pièce.

C’est là qu’être le plus nul a de la valeur, mais seulement si l’écart est comblable. Si tu as lu ma newsletter sur la zone optimale de progression, c’est la même logique que la difficulté désirable, transposée à notre sujet d'aujourd'hui : ce n’est pas forcément “sois le pire”, c’est “dose ton décalage”. Dit plus simplement, tu veux une montagne à gravir assez élevée pour être tiré vers le haut, mais pas trop haute au point de ne jamais voir le sommet et te décourager.

Quand j’ai commencé mon boulot de consultant Google Ads, j’étais largement le plus nul. Je n'y connaissais rien, j’avais simplement un peu d’expérience en e-commerce, mais j’ai été pris quand même. Et en tant qu’éponge, j’ai mis 6 mois pour rattraper à peu près 90% du niveau de mon environnement, en posant sans arrêt des questions, et évidemment en faisant des erreurs. Je n’avais pas trop le choix d’ailleurs : j'avais la chance de très vite gérer mes clients de A à Z, donc si je n’étais pas compétent, ça se voyait très vite.

Puis il y a eu le pic. J’ai continué à progresser pendant 6 mois de plus, moins vite, mais plus en profondeur. Dans un travail qui m’intéressait comme celui-là, j’accueillais sans problème les rendements décroissants pour aller chercher une vraie expertise. L'objectif n'était pas d'atteindre le "top 20%", mais de vraiment se spécialiser.

Et ensuite, il y a eu la fin de la saison. J'étais pas “le plus intelligent de la pièce”, loin de là, mais j'étais parmi les meilleurs de l’environnement dans la compétence qui nous intéressait tous. Et j’ai passé un an complet à stagner. D'ailleurs, je suis à peu près sûr que j'ai régressé. J'ai mis un an avant de comprendre qu’il fallait changer un truc.

C’est l’une des principales raisons pour lesquelles j’ai quitté ce travail, malgré les excellentes conditions : liberté, salaire, environnement sain et positif. Je ne pouvais pas demander beaucoup mieux. Tout me poussait à rester, c'était l'évidence. Et c'est exactement ce qui rend une pièce expirée si difficile à repérer.

“Ce qui t’a mené jusqu’ici ne te mènera pas plus loin.”
Marshall Goldsmith

Apprendre et progresser est sûrement la chose que je privilégie le plus dans tout ce que je veux, et donc au bout d'un moment, je ne pouvais plus accepter de stagner. Alors je me suis mis à mon compte, et je suis retourné à l’étape zéro : le plus nul des indépendants. Et cette transition m’a lancé dans l’un des cycles où j’ai le plus appris et monté en compétence.

Cela étant dit, je peux entendre l'argument "oui, mais on ne choisit pas toujours sa pièce." C'est vrai. Des fois on fait avec ce qu'on a, avec nos contraintes, nos options, ou nos obligations.

Pour reprendre l'exemple du tennis, c’est la fédération qui m’a assigné à la tranche Non Classé. Je n’avais pas le choix, et c'est normal : je n'avais fait aucune compétition avant. Mon seul levier, c’est la vitesse à laquelle j’en sors. C'est ce point que je trouve rarement abordé : le fameux conseil “entoure-toi de meilleurs que toi” suppose une liberté que tu n'as pas toujours.

Quand tu ne peux pas choisir ta pièce, tu peux quand même choisir la vitesse à laquelle tu en sors.

L'excuse du multipassionné

Le multipassionné, lui, a en quelque sorte un avantage : il peut redevenir le plus nul de la pièce à tout moment, simplement en changeant de domaine. Pas besoin de quitter son boulot ou d’attendre un classement. Un nouveau sujet suffit.

D’ailleurs, sa curiosité serait peut-être en partie un détecteur de plateau. Ce besoin d’aller voir ailleurs se déclenche parfois exactement au moment où la pièce arrête de lui apprendre quelque chose.

Mais malheureusement, ce n'est pas une vérité générale. Et plus régulièrement, c'est juste une solution de repli pour éviter l'effort.
On peut le voir sous 2 angles :

  • Partir parce que la pièce ne t’apprend plus rien, comme moi avec Google Ads
  • Partir parce que la pièce commence à être complexe, au moment du creux entre débutant et compétent

La première est pour moi très cohérente. La seconde, c'est de la fuite.

Changer de domaine, c’est une porte dérobée pour redevenir le plus nul. Mais il ne faut pas confondre l'esprit du débutant (le concept de "beginner’s mindset", qui est à rechercher) avec le fait de recommencer en boucle pour éviter la phase compliquée d’effort et de friction, celle qui est justement indispensable pour progresser.

Quand l’envie de partir ou de changer arrive, le ressenti global (“j’ai envie de faire autre chose”) ne dit pas grand-chose.
2 questions suffisent :

  • est-ce que j’apprends encore ?
  • est-ce que c’est inconfortable ?

Si tu apprends encore et que c’est inconfortable, tu es dans le creux. C’est là que tout se joue, donc il s'agit de persévérer pour dépasser le plateau.
Si tu apprends et que c’est confortable, c’est le pic : profites-en, c'est le début.
Si tu n’apprends plus et que c’est confortable, la pièce a expiré : c’est le moment de partir.

Et si tu n’apprends plus et que c’est inconfortable, l’écart est trop grand. Mais la bonne solution n’est pas forcément d’abandonner le domaine. C’est souvent de reculer d’une pièce, c'est-à-dire de trouver un environnement avec un niveau un cran en dessous, où l’écart peut être comblé.

Pour être honnête, être le meilleur d’une pièce n’est pas toujours une erreur. Ça peut être une saison choisie. Une saison de consolidation, par exemple, pour ancrer ce que tu as appris. Ou de récupération, parce qu’on ne peut pas être en surcharge en permanence. Ou encore de transmission, pour partager sa compétence.

Comme beaucoup de choses, l'objectif est simplement que le choix soit intentionnel.

Au tennis, je sais déjà où je veux aller : dans la tranche du dessus, celle où je serai parmi les plus nuls, et où je vais sûrement prendre des taules. Je sais très bien que c'est là où je progresserai le plus.

De ton côté, tu peux prendre ton projet ou le domaine que tu explores actuellement, et le placer dans la matrice du dessus pour valider que tu es bien au bon endroit. Ou tu peux repenser à la dernière fois que tu as abandonné, changé, ou transitionné de quelque chose : dans quelle case tu étais au moment de partir, et est-ce que c'était la bonne décision ?

"Si tu veux progresser, accepte de passer pour un ignorant et un imbécile dans les choses extérieures."
Épictète

J'espère t'avoir apporté des éléments de réflexion. Sur ce, bon week-end !
LA