Fabrique tes propres automnes
Je ne sais pas toi, mais chez moi, je commence tout juste à avoir une température, une météo, et une ambiance d'automne. Pourtant, on y est déjà officiellement depuis un bon mois.
Non, ça ne va pas être une newsletter sur le réchauffement climatique ou la météo. Je me suis simplement fait cette réflexion suite à l'une de mes soirées de la semaine dernière. Pendant 4h et en complète immersion, j'ai creusé une question qui m'obsédait. Je suis rentré complètement dans un tunnel sans rien voir d'autre, ni même le temps qui passe.
C'est suite à ça que je me suis dit : cette soirée n'aurait pas pu exister en juillet.
Récemment, je prends beaucoup plus de temps dédié à la réflexion. Ça m'aide à restructurer des idées, concepts, et affiner certaines perspectives. Mais au lieu d'être un changement d'objectif conscient, c'est venu plus naturellement, principalement d'un changement d'activité le soir. Au lieu des opportunités d'apéros, de profiter du beau temps, et d'être dans un état d'esprit de divertissement, je passe plus de temps à réfléchir, lire, creuser des sujets divers,…
Attention, je n'ai rien contre les apéros et le soleil d'été, je suis le premier à en profiter. Je constate simplement le changement. Là où j'étais en autopilote cet été, j'ai récemment eu plus d'opportunités pour certaines réflexions perso : avoir une meilleure vision d'ensemble, me reposer des questions sur ma direction, comment améliorer PolyMastery, quels sont les prochains projets,…
Au-delà d'un passage plus introspectif, j'ai avancé bien plus vite ces dernières semaines que ces derniers mois. J'étais bien plus motivé à avancer, et bien plus productif.
Octobre : vraiment le mois le plus productif ?
C'est à cette période qu'on voit resurgir les mêmes contenus, chaque année, encore et encore. Monk Mode, Winter Arc et j'en passe. En gros, comment aller capter tous ceux qui sont en retard sur ce qu'ils avaient prévu de faire cette année, et leur donner une stratégie (rarement très saine) pour les terminer avant la date butoir naturelle qui approche : Noël.
Je me suis demandé : c'est cette période, pour une raison ou pour une autre, qui est spécialement productive, ou ça vient entièrement de l'environnement. Et déjà, est-ce que ma sensation est vraie : octobre, et l'automne de manière générale, est-il vraiment le meilleur moment de l'année pour avancer ?
Bizarrement, la réponse est compliquée. Du moins, de ce que j'ai pu trouver.
Certaines études montrent effectivement qu'octobre est le mois le plus productif, suivi de novembre puis de septembre. Fin 2017, Redbooth (logiciel de gestion de projet) a confié à Priceonomics l’analyse de deux ans de données anonymisées, issues de plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs. La question était simple : à quel moment de l’année les tâches sont-elles réellement cochées comme terminées ?
Octobre arrive en tête, avec 9,5% de toutes les tâches bouclées sur l’année, devant novembre (9%) et septembre (8,8%). Tout en bas, on trouve janvier, avec 7,2 %.
Même si ce n'est pas suffisant pour conclure quoi que ce soit en termes de règle générale, on a deux études qui pointent dans la même direction. Et même si il n'y a pas (à ma connaissance) d'études très pointues, complètes et sérieuses analysant ça, mais on peut sans problème dire que l’automne a de vrais atouts : sociaux, liés au calendrier, et biologiques.
Plusieurs choses encouragent la productivité en automne :
- Fraicheur via la baisse de température qui améliore la concentration et la clarté mentale (ce point là est bien solide scientifiquement parlant)
- Pression face à la date butoir de fin d'année
- Retour à l'école (pour les parents évidemment, mais même dans l'inconscient collectif)
Là où c'est intéressant, c'est que Redbooth n'explique pas le résultat de leur étude évoquée juste avant par la météo ou par un regain d’énergie, mais par une course pour tout terminer avant les fêtes.
C'est là où on peut commencer à distinguer deux choses :
→ Il y a les caractéristiques intrinsèques de la saison (la fraîcheur, la lumière, rentrée scolaire,…), et celles que tu pourrais théoriquement reproduire n'importe quand.
C'est cette deuxième option qu'on va creuser ici, pour ne pas être enfermé face à l'environnement, mais au contraire pouvoir mettre en place une structure te permettant d'atteindre tes objectifs du moment, et ce à n'importe quel moment de l'année.
Ce n'est pas la saison, mais ses caractéristiques
Si tu crois que l’automne te donne de l’énergie, tu attribues ta concentration et ta progression à la saison. Ce qui est l'équivalent de croire que tu n'as pas la main le reste de l'année.
Les multiprojets ont leur attention aspirée par les possibilités, principale raison de leur stagnation. Et ce, presque tout le temps. Donc une période qui est naturellement plus propice au fait de mieux se concentrer, on prend. Le problème, c'est de ne pas voir pourquoi octobre (ou une période spécifique) fait exception.
Souvent, on ne regarde pas les conditions autour. Ce n'est pas parce qu'en octobre on avance magiquement mieux, mais parce que certaines caractéristiques sont réunies, qu'on n'arrive pas à réunir le reste de l'année (ce qui est pourtant faisable).
Le reste du temps, on ajoute des choses pour essayer de compenser. De la motivation ou de la discipline forcée, des résolutions, plus d'effort, une nouvelle méthode,… Soit encore plus d’options, sur un problème qui était un problème d’options.
En général, la "solution" consiste à créer plus de travail futur (ce qui est la même logique que la dette d'apprentissage, où ta méthode consiste au final à créer encore plus de temps d'apprentissage).
Si ajouter des choses pour compenser ne résout pas le problème, la réponse est pourtant bien là : les options.
L'automne n'est pas magique, elle réduit tes options
Comme on l'a vu, même s'il y a des facteurs qui favorisent la concentration, l'automne n'a rien de magique en ce qui concerne la productivité.
Mais :
- il fait plus froid donc on sort moins
- il fait nuit plus tôt (pareil)
- les vacances sont "finies" donc on a moins d'invitations
- la fin d'année arrive donc on a moins le choix (surtout si on est en retard dans nos projets)
Autrement dit, que des options en moins. On récupère du temps, mais également son attention qui est moins dispersée par toutes les opportunités.
Pour ma part, le résultat est la tendance naturelle à plus d'activités orientées exploration. Également, ce qui occupe mon espace mental est plus "philosophique", ce qui remplace les discussions en soirée aussi, passant de la surface en été à des sujets plus profonds après cette période. Je caricature un peu, mais l'idée est là.
D'ailleurs, quand je parle de productivité pour cette période, je prends une définition très générale. Ça peut être effectivement de la pure productivité en charbonnant sur un projet et en produisant beaucoup. Mais pas que.
Mes meilleures soirées d’automne sont des tunnels de pensée divergente, sans objectif de productivité. Donc selon ce que l'on fait, je parle plutôt de progression, d'exploration, ou encore d'introspection.
Cette réduction des contraintes (pas dans le sens négatif du terme) peut aussi amener à se réaligner avec son rythme naturel. Pour moi (chronotype dauphin), qui peut avoir des pics de créativité le soir, c'est aussi des meilleures opportunités pour les exploiter.
À la suite d'une organisation plus chaotique l'été, je ramène un poil plus de structure, qui me permet de mieux aligner ce que je fais à mon niveau d'énergie du moment.
Pour résumer, ça n'apporte rien de se dire "Octobre est le mois le plus productif". Que ça soit Octobre, Novembre, ou n'importe quel mois d'ailleurs.
→ Le mois le plus productif, c’est le mois où il y a le moins de portes de sortie.
Et on a vu que l'on pouvait avoir la main sur une bonne partie d'entre elles.
Entropie, momentum, et comment fabriquer ses propres automnes
L'automne est peut-être la seule période où l'environnement fait parfaitement le tri à ta place. Mais si tu attends que la saison elle-même fasse ce tri, tu as une douzaine de semaines de concentration et d'attention "offertes" par an. À tout casser.
Les 40 autres, tu les mets sur le compte de ta discipline, tu rajoutes des frictions, et tu dois forcer si tu veux avancer.
Tout ça parce que tu te retrouves à contre-courant.
D'un certain point de vue, c'est simplement l'entropie. L’automne range les options, là où le printemps les ressort une à une : les soirées qui rallongent, les invitations, les nouvelles idées,…. Sans intervention, tout s’accumule. Ce momentum d'attention et de concentration n'est donc pas un état qu'on atteint, mais quelque chose qu'on entretient.
Et la bonne nouvelle, c'est qu'on n'a pas besoin d'attendre octobre pour ça.
En 2014, trois chercheurs de Wharton (Dai, Milkman, Riis) ont montré que les recherches Google sur le mot “régime”, la fréquentation d'une salle de sport universitaire augmentent tous juste après un repère temporel : le début d'une semaine, d'un mois, d'une année ou d'un semestre, un anniversaire, un jour férié.
Ils ont appelé ça l'effet “nouveau départ”. Leur explication : ces repères créent une coupure qui nous éloigne de notre moi passé et de ses ratés. L'exemple le plus évident est bien sûr les résolutions du nouvel an (et notamment l'impact sur les inscriptions à la salle de sport).
Mais c'est l'expérience suivante qui m'intéresse vraiment. Les mêmes chercheurs présentent la même date à deux groupes :
- pour les uns, le 20 mars 2014 est “le troisième jeudi de mars”
- pour les autres, c'est “le premier jour du printemps”
Le second groupe choisit cette date pour démarrer un objectif 3,5 fois plus souvent : 26% contre 7%. Exactement le même jour, mais en le présentant différemment. Ce qui veut dire que ce fameux effet "nouveau départ" tient moins à la date qu'à la façon dont on la regarde.
C'est là que je me sépare des Winter Arc et autres Monk Mode qui fleurissent chaque automne et que j'ai évoqués plus tôt. Eux ajoutent des contraintes : lever à 5h, défis, discipline (qui finit souvent en surcharge).
Moi, je retire des options.
C'est pour ça que j'ai construit les Saisons Stratégiques (ma méthode d'organisation cyclique présente dans PolyMastery).
Chaque Saison crée "artificiellement" des nouveaux départs réguliers.
Chacune d'elles commence par une repriorisation : quelle est la priorité (et donc l'objectif actuel), ce qui retire tout le reste et le place en maintenance. C'est déjà une bonne partie de la solution pour éviter aux multiprojets de se disperser : enlever toutes les options sauf UNE.
Chacune d'elles a un début (effet nouveau départ) et une fin (pression saine d'une date butoir).
Chacune d'elles a une organisation spécifique au service de l'objectif choisi.
Tu ne comptes plus sur la météo ou l'environnement pour faire le tri. Tu fabriques tes propres automnes : une saison, un repère temporel, un objectif, une stratégie.
À la fin, on repriorise et on repart. Que tu veuilles développer un projet, explorer des sujets qui te passionnent, consolider une activité, ou juste te reposer, il y a toujours une saison pour être constamment aligné avec son rythme et sa priorité du moment.

L'automne fonctionne comme un nouveau départ parce que le contexte change. Mais fabriquer ses saisons ne veut pas dire tourner le dos aux vraies. Les saisons naturelles sont le modèle, pas l'adversaire.
Si l’automne reste le meilleur exemple du mécanisme, une Saison Stratégique emprunte simplement sa logique pour ne plus dépendre de lui seul.
Je n'essaie pas d'aller à contre-courant, mais au contraire de profiter pleinement du courant naturel en apportant le minimum de structure pour ne pas laisser l'entropie nous submerger.
Thoreau lui-même marchait et écrivait dans son journal chaque jour. C’est cette petite structure qui lui permettait de vivre chaque saison pleinement :
“Vivez chaque saison à mesure qu’elle passe ; respirez son air, buvez ce qu’elle offre, goûtez son fruit, et livrez-vous à l’influence de chacune.”
Henry David Thoreau
Excellent week-end,
LA