Le cimetière de projets flous (comment faire mûrir tes idées sans te disperser)

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Google est connu pour sa culture de test. Accepter de perdre un petit peu, et faire des paris asymétriques pour avoir une chance de tomber sur une bonne idée qui rattraperait tout le reste en se transformant en un moteur de croissance et d'innovation. Bien qu'il se concentre sur leur moteur actuel (notamment la publicité), ils acceptent d'allouer une part de leurs finances et de leur énergie dans des projets dispersés.

Malgré ça, que ce soit ces petits paris ratés ou bien les projets qui n'ont plus d'utilité ou de sens, ils acceptent de les détruire pour passer à autre chose. Complètement. Ils sont même en quelque sorte fiers de le faire, en laissant en libre accès un site dédié (ici) où on peut trouver tous ces projets (308 à date).

Une première "leçon" pourrait être : aucun plan ne résiste à la réalité. Le plus important étant donc de se confronter à cette réalité pour obtenir la réponse, "est-ce une bonne idée" ?

Un deuxième enseignement peut être que si Google en a planté + de 300, on peut se permettre d'en foirer quelques-uns de notre côté.

Mais le truc qui me parait le plus intéressant, c'est l'affichage de la date de décès. Le site Killed by Google est son cimetière à projets, et chacun de ces projets y a été officiellement et intentionnellement tué. Ils ne sont pas dans un état de stase, dans un entre-deux, tiraillés entre l'abandon et la potentielle priorité.

C'est parfaitement clair : date de décès, et on passe à autre chose.

Souvent, c'est justement ce qu'on a le plus de mal à faire et ce qui crée la dispersion si néfaste aux "multiprojets".

Le cimetière de projets personnels : des squatteurs mentaux qui ne payent jamais

En accumulant des projets (ou des idées de projets), on accuse facilement le nombre. Je suis dispersé, je ne sais jamais comment allouer mon temps, je suis débordé, mais c'est normal : j'ai trop de projets.

Traduction : tous mes projets sont dans un état de stase, ni vivants ni vraiment morts, et je n'ai aucune idée de ce qui mérite mon attention maintenant.

Pour la plupart de nos projets que l'on considère comme "actifs", ce n'est pas là où on investit notre temps maintenant. Ce n'est pas spécialement notre priorité, ou, en tout cas, on ne les a pas priorisés consciemment. D'ailleurs, on ne sait même pas si ça arrivera un jour, mais ça nous consume quand même de l'intérieur.

Ce qui coûte le plus, c'est cette incertitude :

  • Qu'est ce qu'on fait de ce projet ?
  • Est-ce qu'on le garde de côté ?
  • Est-ce à abandonner ?
  • Est-ce important ?
  • …

Toutes ces questions font en sorte qu'il occupe une place dans notre cerveau, même si on ne fait rien de concret autour de lui.

Il n'y a aucun arrêt assumé, et aucune clarté sur le rôle de chacun de ces projets.

Du coup, ils ont chacun une place de choix dans notre espace mental. Ils squattent chacun leur petit espace, juste assez pour diluer notre attention, mais pas assez pour devenir urgents et se transformer en priorité.

Si tu as déjà eu un garde-meuble, tu connais peut-être l'histoire. Tu loues un box pour stocker des affaires "au cas où". Tu n’y vas jamais, tu paies chaque mois, et le jour où tu l’ouvres enfin, tu jettes la moitié.

Ton cimetière à projets, qui n'a jamais été aussi clairement défini que celui de Google, c'est exactement ça. Sauf que Google a fait l’inventaire : chaque projet a sa date de décès, on sait ce qui est mort et pourquoi. Toi, tu ne sais même plus vraiment ce qu’il y a dedans. La seule chose que tu sais, c'est que tu payes un loyer cognitif permanent.

Et soyons honnêtes, c'est souvent inutile. Car après avoir été épuisé, dispersé, surchargé, on finit quand même par abandonner la plupart de ces idées. Ça veut dire qu'un truc qui ne verra jamais le jour (ou qui ne sera même jamais commencé) a occupé pendant des mois voire des années un espace mental sans jamais rien rapporter.
Tu payes le loyer d’un squatteur.

Et il y a plus important : ce loyer ne se paye pas qu’en attention. Pendant tout ce temps, on garde en tête l’image de ce que ça va donner : "whaaa, ça va être incroyable une fois que je l’aurai fait."
Sauf qu’on ne le fait jamais. Et chaque projet laissé en stase devient une petite preuve de plus d'une identité de quelqu’un qui ne finit pas.

Au bout d’un moment, avec cette accumulation de preuves, on peut finir par y croire.

Formuler un plan pour éliminer l'intrusion mentale

J'ai déjà parlé plusieurs fois des boucles ouvertes et de l'effet Zeigarnik.
Pour la faire courte, Bluma Zeigarnik observe en 1927 que les serveurs d'un café se souviennent avec précision des commandes en cours et les oublient presque instantanément une fois servies. Le phénomène a gardé son nom : une tâche entamée et non terminée continue d'occuper une part de l'attention, y compris quand on ne travaille pas dessus.

Mais la suite de l'histoire est plus intéressante que l'effet lui-même. En 2011, E. J. Masicampo et Roy Baumeister ont montré que l'intrusion mentale d'un objectif inachevé disparaît, sans que la tâche ait avancé d'un millimètre, dès lors que la personne a formulé un plan précis pour s'en occuper.

C'est une très bonne nouvelle pour tous ceux qui accumulent plein de projets. En général, on n'a pas beaucoup mieux comme remarque que "crée juste moins de projets"', ou "concentre-toi sur un seul". Par définition, ce profil a plein d'idées. Du coup, il faut trouver une solution efficace qui ne se base pas sur "bah c'est facile, choisis un projet et supprime tout le reste".

Masicampo et Baumeister nous donnent la réponse : tes projets ne te surchargent pas parce qu’ils sont inachevés ou parce qu'il y en a trop, mais parce qu’ils sont flous. Si tu ne sais pas quoi faire de quelque chose et que tu n'arrives pas à décider, cette chose va consommer un espace mental jusqu'à sa résolution. Peu importe ce que cette résolution va être (priorisation, abandon, suppression, mise en maintenance,…), du moment qu'elle est parfaitement claire.

Arrêter consciemment nos projets zombies

"Une cohérence stupide est le lutin des petits esprits."
Ralph Waldo Emerson

On laisse rarement un projet mourir parce qu’on a décidé qu’il devait mourir. On le laisse mourir parce qu’on ne veut pas décider. Et ça, même quand le choix est évident. Surtout quand il est évident, d’ailleurs. On connaît la réponse, mais il y a toujours un "oui, mais…" pour repousser le moment de décision.

2 mécanismes se renforcent ici.

  1. Le biais des coûts irrécupérables
    → On juge un projet sur ce qu’il nous a déjà coûté, pas sur ce qu’il peut encore nous rapporter.
    "J’ai passé 3 mois sur cette chaîne YouTube, je ne vais pas tout jeter maintenant." Sauf que ces 3 mois sont perdus de toute façon, que tu continues ou non. La seule question qu'on devrait se poser, c’est : est-ce que si je partais de zéro, je définirais la même stratégie pour les 3 prochains mois ?
  2. Le besoin de cohérence
    → L'être humain ressent un besoin viscéral de paraître cohérent avec ses choix et déclarations passés.
    Vu que l'abandon ressemble à un aveu d’échec ou d’incompétence, on tente de protéger son ego ou sa réputation (même envers soi-même) en continuant. Même parfois en redoublant d'effort pour paraître le plus cohérent possible et aller encore plus vite dans le mur.

On peut travailler sur ses biais, créer des indicateurs, des systèmes de décision,...
Mais le moyen le plus simple d’en sortir reste un regard extérieur. Quelqu’un qui n’a rien investi dans ton projet (ni temps, ni énergie, ni ego) voit tout de suite l'évidence qu'on refuse de voir, et peut te mettre face à son constat objectif.
"Oui, mais…"

Alimenter ses projets sans cannibaliser la priorité actuelle

"Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés."
Pasteur

Maintenant, je ne te propose pas d'arrêter tous tes projets. Au contraire. On vient de voir pourquoi on a tendance à les continuer même si on va droit dans le mur, mais il faut aussi et surtout se pencher sur la solution.

Et cette solution est dans les conclusions de Masicampo et Baumeister : un projet n’a pas besoin d’être fini pour arrêter de te disperser. Il a besoin d’une place, et d’un plan.

Mais donner une place à chaque projet, ça ne veut pas dire tous les traiter en même temps. Je ne crois pas au fait de "forcer la discipline" ou je ne sais quoi. Ça finit toujours en frustration. Mais je suis d’accord avec le principe sous-jacent : les meilleurs résultats arrivent avec l’obsession et l’immersion dans un sujet unique, pendant une période définie. C’est d’ailleurs pour ça que je m’organise par Saisons. À un instant donné, il y a une priorité alignée avec un objectif précis, et les autres projets sont en maintenance et attendent leur tour. Si tu veux mettre ça en place, rendez-vous dans PolyMastery.

Sauf que si on s'arrête là, le problème reste le même : même avec une priorité claire, les idées continuent d’arriver dans tous les sens, et on finit par diluer son attention au lieu d’avancer.

Du coup, changeons un peu la question. Elle devient :
→ comment exploiter les idées, les remarques, les ressources, les connexions qui arrivent, mais qui ne font pas partie de mon projet actuel ?

Ma réponse, c’est de créer un espace pour chaque projet, et de l’alimenter petit à petit. On ne cherche pas à appliquer chaque idée, mais à savoir où la ranger, pour faire maturer ses projets sans se disperser sur ce qu’on essaie de faire maintenant.

Ce que j'ai appelé la Combustion Créative.

Disons que j’ai un projet de roman, et que c’est ma priorité actuelle. Je vais sûrement m’organiser avec plusieurs heures dédiées à l’écriture, où je vais chercher à être immergé pour être inspiré et écrire. Mais pendant ces moments-là, tout comme pendant les phases de recherche le reste de la journée, en marchant, en lisant,… je vais forcément avoir des idées.
Tiens, ce truc pourrait s’appliquer à mon idée d’application mobile.
Ou : Ah, je pourrais développer cette approche dans mon offre de consulting.

Ces idées ont de la valeur, on ne veut pas les perdre. Mais on ne veut pas non plus en être victime. Donc il faut les poser dans un endroit de confiance, où on sait qu’on va les retrouver quand on en aura besoin. Et tout ça s’accumule au fur et à mesure, jusqu’à un déclic où on se dit naturellement → "j’ai tout ce qu’il me faut pour créer ce prochain projet".

De mon côté, c'est mon déclic pour lancer mes projets. Une fois qu'ils ont ce niveau de maturité, ils sont éligibles pour devenir ma priorité du moment.

Lancer un projet lorsqu'il est mature

Si on sait comment bien alimenter ses projets, c’est déjà pas mal. On évite la dispersion, et on reste concentré sur sa priorité actuelle. Mais en restant à ce niveau, on recrée exactement le cimetière qu’on voulait quitter. Rien ne dit qu’on va réellement lancer ces fameux projets un jour. On a juste rangé des fantômes dans des tiroirs un poil mieux étiquetés.

Il manque une dernière pièce : savoir quand un projet est prêt.

Dans mon modèle, j'ai 4 niveaux de maturité :

Parce que l’idée, c’est justement de ne plus partir de zéro, en décidant arbitrairement de vouloir créer tel ou tel projet maintenant.
→ Le projet va émerger naturellement quand il sera mature.

Et quand c’est le cas, on a une montagne de bonnes idées, de connexions, de concepts, de contenus à exploiter directement. L’exploration a déjà été faite, il ne reste plus qu’à créer.

Lancer un projet juste avec l'idée seule, sans rien d’autre, et ça va être très compliqué de créer d’original ni d’intéressant. En tout cas, c'est le cas pour moi.

Par contre :

  • avoir l’idée
  • la mettre de côté
  • l’alimenter
  • créer des connexions via ce point d’accroche qu’on a intentionnellement posé,

Tout ça fait qu'on arrive souvent naturellement à des perspectives inattendues.

Pour n’importe quel projet, on a besoin d’exploration. On peut difficilement arriver à quelque chose d’original si on ne rêvasse pas un peu avant. C’est le rôle de la pensée divergente. Simplement, au lieu de la faire au moment de lancer le projet, on la laisse travailler en arrière-plan, pendant des semaines, des mois, ou même des années.

Pour savoir si un projet est prêt, j’utilise 4 critères :

Quand les 4 sont cochés, c’est évident : on a tout ce qu'il nous faut, et tout ce qu'il reste à faire c'est d'aller appliquer et exécuter.
Si on décide que c'est la priorité, go.
Sinon, on connait la place du projet et on ne reste pas dans l'incertitude du fameux squatteur qui a envie de rester mais ne va jamais payer son loyer.

Avec cette approche, on est gagnant sur tous les tableaux

C'est comme ça que je le vois :

  • On alimente mieux ses nombreux projets, parce qu’on a créé une ancre qui capte les éléments intéressants au fil de l’eau
  • Petit à petit, cette ancre fait émerger une perspective bien plus profonde et originale que ce qu’on aurait trouvé en partant de zéro
  • On ne s’attaque à un projet qu’une fois qu’il est mature, prêt à être purement appliqué
  • À ce moment-là, on est extrêmement motivé pour le faire
  • Et surtout, on se libère l’espace mental pour être pleinement immergé dans l’obsession de sa Saison actuelle

Je n'ai pas parlé de format, tout simplement parce qu'il n'a pas d'importance. On parle juste d'un endroit accessible facilement, où tu sais que tu peux retrouver tes notes quand tu veux. J'utilise Obsidian de mon côté, mais ça peut être Notion, le bloc-notes de ton téléphone, ou un carnet papier.

Ce qui compte, c'est la libération de l'espace mental en connaissant la place de chaque projet, tout en les alimentant.

"Mûrir comme l’arbre, qui ne presse pas sa sève et se tient confiant dans les tempêtes du printemps, sans craindre que l’été ne vienne pas. Il vient pourtant."
Rilke

Passe un bon week-end,
LA