Tu n'as pas besoin de devenir expert (le seuil optimal des multipassionnés)
Imagine ce qu'il faut pour atteindre le niveau de Rafael Nadal.
En novembre 2024, à Málaga, Nadal quitte un court de tennis pour la dernière fois. 22 titres du Grand Chelem, dont 14 Roland-Garros, un record qui ne sera probablement jamais égalé sur cette surface.
On retient les trophées, mais on parle beaucoup moins de la facture.
- Une raquette en main dès l'âge de 4 ans
- Un oncle entraîneur qui ne lâche rien pendant plus de 15 ans
- Une adolescence entièrement organisée autour d'un seul objectif
- Un pied gauche rongé par une maladie dégénérative (avec laquelle il joue une grande partie de sa carrière, jusqu'à se faire anesthésier le nerf avant chaque match pour remporter Roland-Garros en 2022)
On pourrait se dire que c'est un cas unique, mais c'est plus souvent la règle que l'exception. C'est régulièrement le prix normal de la première place : une vie entière concentrée dans une seule direction.
Pourtant, c'est souvent ce genre d'image perçue qui sert de modèle pour tout le monde. La comparaison est là quand on se dit "je ne suis vraiment bon en rien", "je ne serai jamais un expert", ou encore "je ne serai jamais le meilleur".
La plupart d'entre nous ne veulent pas la vie de Nadal. Ou en tout cas, on n'est pas prêt à accepter le niveau de sacrifice que ça demande. On veut être assez bon pour être compétent, créer quelque chose, et avoir de l'impact. Le problème, c'est qu'on mesure cet objectif raisonnable avec l'étalon du sommet.
Ce que demande le fait d'être le numéro 1
"Devenir le meilleur dans un seul domaine n’est pas forcément la stratégie la plus efficace. Il vaut mieux chercher à maîtriser une combinaison de compétences."
Tomás Pueyo

Source : Tomás Pueyo.
Avant de développer mon argument en faveur des généralistes et multipassionnés, je devrais ajouter une précision. Nadal, comme n'importe quel numéro 1 de son domaine, est devenu ce qu'il est devenu grâce à son "hyper-spécialisation".
Si tu es passionné par un sujet unique et que tu veux y investir 100% de ton temps, fonce. Avoir l'ambition d'être le meilleur de son domaine est (je trouve) une très belle ambition. Mais comme tout est une question de compromis, encore faut-il accepter le revers de la médaille.
Sur le graphique du dessus, la majorité d'entre nous sommes dans la zone bleue dans la plupart des compétences. C'est assez facile d'entrer dans la zone verte des 10% si on accorde un peu de temps, d'attention, et d'effort à une compétence.
Par contre, ça se corse ensuite très vite car on est entouré de :
- compétiteurs
- personnes avec une grande ambition
- qui peuvent (et veulent) au moins autant progresser que nous
Là où on pouvait utiliser un simple Pareto pour atteindre le top 10% avec un minimum d'effort, on rencontre maintenant la loi des rendements décroissants où il faut accepter un investissement bien plus grand pour beaucoup moins de résultat.
Si en développant cette compétence, celle-ci s'est transformée en passion qu'on veut poursuivre bien plus profondément, pas de souci.
Mais pour la plupart des multipassionnés, atteindre le top 10% convient très bien car c'est synonyme de progression suffisante pour explorer ce qu'ils voulaient explorer du domaine.
(Et de toute manière, il y a souvent 15 autres centres d'intérêt qui attendent la chance d'être priorisés.)
Il faut simplement être clair sur ce que l'on veut faire. Être le meilleur dans son domaine, ou explorer tout ce qui nous intéresse en progressant (et atteindre grosso modo un bon top 10% de la population dans plusieurs domaines) ?
Avec 10 ans d'investissement, tu atteins soit un sommet (zone rouge, peut-être un top 0.1%), soit 5 à 10 compétences au point optimal (on verra ce que j'entends par "optimal").
La règle des 100h et l'accessibilité du top 20% des pratiquants
"Dans la plupart des disciplines, il suffit de 100 heures d'apprentissage actif pour devenir bien plus compétent qu'un débutant complet."
Leo Polovets
C'est aussi un sujet abordé par Leo Polovets. Son argument est notamment que la plupart abandonnent une compétence car ils visent le sommet, et qu'au vu de l'investissement requis, ils se découragent très vite (ou ne commencent jamais d'ailleurs).
Si j'extrapole légèrement, on pourrait dire qu'en y consacrant seulement 100 heures de pratique délibérée (soit environ 3 mois à 1 an selon le rythme), on se hisse naturellement dans les 10% meilleurs de la population générale, ce qui suffit amplement pour créer des projets, exploiter cette compétence, ou la monétiser.
Que ce soit la règle des 100h de Leo Polovets ou l'analyse de Tomás Pueyo, on part de la population générale. Alors c'est intéressant et assez vrai, mais pour ma part je ne trouve pas ça très motivant.
Dans le sens où, oui, si tu passes 100h sur quelque chose et tu te compares à quelqu'un qui n'a rien fait, tu vas être plus compétent. Encore heureux j'ai envie de dire.
Si tu veux juste apprendre à cuisiner, pas de souci et c'est une bonne indication : il n'y a pas d'intérêt à se comparer aux meilleurs, on veut juste apprendre à cuisiner des bons plats et se régaler (et pourquoi pas impressionner ses invités, qui représentent au final cette "population générale").
Mais si tu veux mesurer ta progression et ton niveau, ça me paraît beaucoup moins intéressant. C'est peut-être mon esprit compétitif, mais je trouve ça bien plus pertinent de comparer ce qui est comparable. Autrement dit, prendre la base de pratiquants engagés dans le domaine plutôt que de prendre toute la population.
Il y a rarement un intérêt à se comparer aux autres de la sorte juste par principe (et encore moins s'en donner l'objectif), mais c'est selon moi l'une des meilleures mesures pour avoir le feedback objectif de son propre niveau.
Si je m'investis dans quelque chose, je veux simplement analyser mon niveau par rapport aux autres personnes qui jouent au même jeu que moi, pour savoir :
- si je progresse plus ou moins vite
- si mon approche est bonne
- si je fais les bonnes choses
En partant de ce principe de pratiquants engagés, que devient l'objectif ?
Le sweet spot des multipassionnés
En ce qui concerne la montée en compétence, l'intuition est ici vraie et évidente : les premiers gains sont relativement rapides, puis chaque gain supplémentaire coûte de plus en plus cher.
Autrement dit, on peut sortir une règle générale disant que les gains marginaux diminuent avec la pratique.
J'ai essayé de creuser et de trouver des informations précises pour identifier ce que pourrait représenter le "sweet spot", l'intervalle parfait pour avoir une compétence exploitable, sans tomber dans les rendements décroissants.
Les domaines étant tous très différents les uns des autres, c'est extrêmement compliqué d'en faire une règle générale précise. Je n'ai pas non plus trouvé d'étude sur ce point précis. Mais je pense qu'on peut arriver à des approximations grossières qui sont quand même d'une certaine aide.
Il y a 2 choses qui reviennent très souvent dans les quelques dizaines de domaines que j'ai pu comparer :
- Les rendements sur la valeur chutent drastiquement autour du top 10%
Comme on vient de le dire, on peut estimer que pour la plupart des domaines, on gagne en compétence très vite au début, puis de moins en moins (idée qui mériterait d'être précisée, mais ce n'est pas l'objet de cette newsletter).
Par contre, je trouve plus intéressant de regarder la valeur que la compétence apporte. Si tu progresses très vite pour atteindre le top 75% des pratiquants engagés, ça ne veut pas dire qu'on peut en faire quelque chose à ce niveau.
D'une manière grossière, on a souvent un seuil fonctionnel en rentrant dans le top 20%, et une chute drastique des rendements à partir du top 10%. Si tu veux creuser ce sujet, une bonne illustration est la loi de Zipf.
- Il y a souvent un mur pour rentrer dans le top 5% pour la plupart des domaines
C'est souvent la zone où la pratique (délibérée) commence à ne plus réellement départager les gens.
La génétique, l'aptitude, le timing ou encore la chance prennent le relais, et la variance des heures nécessaires devient énorme (méta-analyse de Macnamara, 2014). Passé ce niveau, l'impact de l'effort et du volume horaire investi sur ton niveau d'expertise sera bien plus faible.
Si ma description précédente ne te parle pas, voilà une estimation (hautement arbitraire et non scientifique) :
- Amateur = 50% des meilleurs du domaine → quelques semaines à 3 mois
- Compétent = top 20% → 3 mois à 1 an
- Chevronné = top 10% → 1 à 3 ans
- Expert = top 5% → 3 à 5 ans
- Élite = top 1% → 10 ans (ou plus)

En partant du principe que l'on est intéressé par plusieurs sujets, la stratégie n'est donc pas la spécialisation. Mais de l'autre côté, on ne veut pas non plus rester à la surface avec un niveau débutant dans tout ce qu'on commence.
→ Donc, à quel niveau s'arrêter avant que le coût marginal de spécialisation dépasse la valeur marginale de la compétence ?
Selon moi, ce sweet spot se trouve entre le top 20% et le top 10% des pratiquants engagés. Pour quelqu'un qui cherche à devenir spécialiste mondial, continuer après ce point est rationnel. Pour quelqu'un qui construit un portefeuille de compétences complémentaires, changer de compétence peut devenir rationnel bien avant d'atteindre le top 1%.
C'est pour cette raison que l'idée derrière le Protocole d'Acquisition est d'atteindre ce seuil fonctionnel, rapidement. Je vois l'acquisition de compétence comme une spirale : le premier cycle via le Protocole doit permettre d'atteindre le top 20% et pouvoir exploiter la compétence acquise. Et (seulement) dans un second temps, si l'on veut creuser plus profondément au lieu de passer à autre chose, un second cycle nous amène au prochain palier du top 10%.
Toute cette segmentation de top X % est assez arbitraire car tous les domaines sont différents, mais tu as l'idée.
Une autre question qui peut t'aider à trancher :
→ À quel niveau s'arrêter avant que le coût marginal de spécialisation dépasse la valeur marginale de la compétence ?
Autrement dit, à quel stade tu commences à subir bien trop fortement les rendements décroissants ? Si 100h de pratique délibérée dans un domaine t'apporteront un niveau solide, les 100h suivantes seront souvent bien plus avares en progression.
Dans tous les cas, le début est souvent le plus dur :
"Beaucoup de choses ne deviennent vraiment plaisantes qu’une fois qu’on commence à être bon. Toute compétence comporte ce que j’appelle une barrière de frustration : cette période où l’on est encore terriblement mauvais, tout en étant douloureusement conscient de l’être."
Josh Kaufman
Excellent week-end,
LA