Comment 3h de préparation te font gagner 30h d'apprentissage (l'art du deep dive)
Deux questions simples :
- Combien de sujets t'intéresses ?
- Et sur combien de ces sujets es-tu compétent ?
La différence entre les deux se joue sur une seule capacité : creuser un domaine.
Il y a de bonnes chances que tu aies déjà passé un nombre d'heures incalculable sur certains sujets. Peut-être que tu le fais actuellement. Mais cet investissement (étant tellement déstructuré, chaotique, et éparpillé) ne crée aucune progression. Très souvent, c'est l'approche qui coince. Sans stratégie d'attaque claire dès le départ, on se noie très vite dans un sujet sans jamais savoir le prendre en main.
Tout le monde a des centres d'intérêt, mais tout l'enjeu est de savoir explorer avec la bonne approche pour monter en compétence, apprendre, ou encore créer un projet concret.
Si je te dépose dans la Library of Congress à Washington (la plus grande bibliotèque du monde), est-ce que tu apprendras plus vite qu'à la bibliothèque du coin ? Selon moi, ça serait plutôt l'inverse : si tu te retrouves avec un choix infini mais sans aucune notion de ce qui est important, il va être très facile de perdre son temps.
Accorde toi l'accès à toutes les vidéos YouTube sur la psychologie humaine, et tu peux facilement y passer 300 heures sans jamais construire la moindre compréhension solide du sujet.
À l'inverse, en prenant par exemple Influence et Manipulation de Robert Cialdini et en t'interdisant toute autre ressource pendant deux mois, tu auras bien plus de chances de développer une compétence profonde en ce qui concerne les mécanismes fondamentaux de la persuasion.
Personne ne veut apprendre à "faire de la recherche" (ou en tout cas, peu de gens ont le temps de s'y intéresser). Mais tout le monde veut :
- devenir rapidement compétent sur un sujet
- éviter de perdre des dizaines d'heures
- trouver les bonnes informations
- construire une expertise
La recherche n'est qu'un moyen.
Le mur du début et la voie de la facilité
Qu'on soit intéressé par les neurosciences, la nutrition, l'escalade, la poterie, ou la psychologie, on se retrouve devant le même mur en démarrant. On ne sait jamais :
- qui écouter
- quels concepts sont fondamentaux
- quelles sont les sources fiables et les ressources de qualité
C'est pour ça que l'on dit souvent qu'il vaut mieux n'avoir aucune information que des informations erronées ou de mauvaise qualité.
Maintenant bien sûr, on peut lancer une recherche approfondie sur ChatGPT, et obtenir 10min après avoir un topo de 10 pages sur le sujet. Ce n'est pas très compliqué. Un prompt de ce type et c'est parti :
"Étudie [sujet] en profondeur et fais moi une synthèse structurée et compréhensible. Identifie les sources les plus fiables, les points de vue divergents et le consensus actuel parmi les experts. Fais la distinction entre ce qui est établi et ce qui fait encore débat. Cite toutes tes sources."
Ça peut être utile pour tester ta connaissance. Ça peut même être une bonne porte d'entrée pour creuser ensuite. Mais de manière générale, ça n'aide en rien l'apprentissage (ça l'empire d'ailleurs souvent, notamment en créant une illusion de compétence).
Le rendu ne doit être qu'un reliquat de note apprentissage
Le fait d'apprendre se fait dans l'acte de recherche, pas dans la beauté du rendu.
Tu peux relire cette phrase. Car je ne sais pas toi, mais j'ai personnellement eu beaucoup de mal à intégrer ça de mon côté.
Dans un système Zettelkasten, tu peux facilement générer des notes via l'IA. Des notes parfaites, propres, claires. Mais tu peux aussi passer plus de temps, accepter plus de frictions, et d'efforts, tout ça pour un résultat en apparence moins bon. La différence, c'est que c'est TA reformulation. L'effort mental est passé par là, et l'apprentissage en est la preuve.
J'ai fait cette erreur pendant longtemps. J'ai essayé d'optimiser mon second cerveau pour qu'il soit beau, propre, clair, pendant que le premier (celui qui compte vraiment) n'apprenait rien. J'étais caché derrière mon perfectionnisme pour justifier la fuite d'un effort nécessaire.
Ce que tu crées n'est jamais un but en soi, ce n'est que le reliquat du processus d'apprentissage. Autrement dit, l'objectif n'est pas de créer un second Wikipedia, mais bien de développer une compétence personnelle et développer sa perspective sur les différents sujets qui t'intéressent.
L'alternance de deux phases qui se nourrissent
La phase de recherche (consommation) et la phase de construction (création) vont de pair et se nourrissent en continu. Ce n'est pas l'un puis l'autre, mais plutôt une "danse" constante entre les deux.
- On va consommer une ressource intéressante
- On va construire ce que l'on cherchait à faire (résoudre notre problème)
- En essayant, on va naturellement se rendre compte de l'écart entre notre niveau d'information / de compétence et notre besoin réel
- Cette prise de conscience nous renvoie dans les sources pour combler ce gap, que l'on va directement mettre en application
Et ainsi de suite.
Une fois de plus, c'est un nouvel argument pour une approche sous 2 axes :
- La logique d'apprentissage "juste à temps" (que j'ai développé notamment ici en développant une approche hybride pour monter en compétence)
- La logique d'apprentissage basée sur un projet
Dans le cas d'un deep dive sur un sujet théorique, j'assemble tout ça dans ce que j'appelle une "capsule". Un template que j'ai créé qui rassemble :
- du contexte
- la déconstruction du sujet (principes fondamentaux, concepts reformulés,…)
- une représentation visuelle (souvent une mindmap)
- une tentative de création d'un système, framework, ou solution pour résoudre ma problématique
- la rédaction d'un mini essai pour synthétiser le sujet avec mes propres mots (et tester ma compréhension)

Maintenant, soyons un peu plus concret : comment développer une approche performante pour creuser n'importe quel sujet en profondeur ?
L'importance d'un bon démarrage
Les premières heures passées sur un nouveau sujet déterminent souvent les centaines d'heures qui suivent.
Quand on découvre un nouveau domaine, on fait presque tous la même erreur. On ouvre Google, on demande à ChatGPT, on regarde quelques vidéos YouTube, ou on achète un livre qui nous passe sous les yeux. En faisant ça, on commence à apprendre avant même de comprendre ce qu'on est en train d'apprendre. Autrement dit, on n'a ni le contexte ni le recul suffisant pour intégrer correctement la matière brute que l'on va consommer.
La bonne nouvelle, c'est qu'il suffit de 2 ou 3 heures pour construire une carte mentale d'un domaine qui te fera gagner des dizaines, voire des centaines d'heures d'apprentissage.
Je peux tomber sur une vidéo sur le chant des oiseaux et passer 30min dessus pour le plaisir. Mais quand je veux réellement apprendre quelque chose, j'ai toujours une phase de structuration.
Dans ces cas là, et par pure définition, je ne sais pas ce que je veux apprendre. Du coup, ça n'a aucun sens de partir tête baissée, parce que je n'ai aucune idée de ce qui est important : je suis incapable de distinguer un détail d'un principe fondamental. Prendre ce temps est un investissement de quelques heures, toujours synonyme d'un gain immense par la suite.
Quelques habitudes selon les sujets :
- Aller chercher les meilleurs livres sur le sujet
- Identifier la référence dans le domaine
- Prendre les études les plus connues et creuser leur partie sources
- Échanger avec un LLM pour identifier ce qui est important ou non
- Contacter un "sachant" dans mon entourage si j'ai accès à quelqu'un de compétent sur le sujet
La qualité des sources avant tout
Plus tu t'éloignes de la source primaire, plus tu dégrades la qualité de l'information. Tu t'immerges dans des reformulations de reformulations, et des analyses potentiellement erronées.
La recherche peut aussi devenir une forme de procrastination : toujours aller chercher quelque chose en plus, au cas où, plutôt que de se mettre au boulot. C'est pour ça que dans Le Protocole d'Acquisition je limite volontairement les sources : 1 seule référence, mais de la meilleure qualité possible. Dans certains cas, quand les sources traitent de points très spécifiques, on peut étendre.
Mais de manière générale, je reste sur cette approche :
- Pour monter en compétence sur un domaine, j'exploite le minimum de sources de confiance (surtout au début)
- Pour un deep dive qui vise à comprendre un concept précis, l'approche inverse fonctionne mieux : plusieurs sources aux avis divergents, à croiser pour construire ta propre perspective (mais toujours l'accent sur la qualité de ces ressources)
On pourrait segmenter en 3 types de sources :
- Les sources primaires : données brutes, auteurs d'origine, créateurs des concepts, oeuvres originales. Précision maximale, mais effort d'interprétation maximal aussi
- Les sources secondaires : analyse et contextualisation des sources primaires. Utiles et régulièrement nécessaires pour aider notre compréhension
- Les sources tertiaires : le jeu du téléphone arabe, fortement synthétisées, avec un risque élevé de distorsion de l'idée originale
J'ai compris l'importance de prendre ça en compte en l'observant clairement sur des gens au sommet de leur domaine. Sportifs, acteurs, scientifiques, peu importe.
Quand on les écoute, c'est souvent assez flou : plein de nuances, une profondeur de réflexion immense, et la conscience de paradoxes assumés. Mais dès que tu passes à une vidéo récap, une analyse extérieure, ou pire, un média généraliste qui en parle, le propos devient un produit ultra-transformé, à la surface, sans qu'il n'y ait plus grand-chose de commun avec la perspective de la source primaire.
"J'ai une règle : ne pas suivre les conseils de quelqu'un sur un sujet qu'il ne maîtrise pas lui-même."
Naval Ravikant
Un framework en 5 phases
Phase 1 : l'architecture de l'enquête.
- Qui : quelle population est affectée, concernée, étudiée ?
- Quoi : quel est le comportement, le phénomène, le concept ?
- Où : quel est le contexte géographique ou conceptuel ?
- Quand : vue historique, récente, actuelle ?
Tu passes d'un sujet flou comme "routine matinale" à quelque chose de bien plus spécifique, comme "l'impact d'une exposition à la lumière naturelle dans l'heure suivant le réveil sur la vigilance et les performances cognitives des personnes travaillant en intérieur".
Phase 2 : Mapping général
Ici, on cherche à cartographier la surface du domaine avant de plonger en profondeur, avec des outils généraux pour construire une vue d'ensemble.
Une bonne pratique peut consister à aller chercher les études les plus connues du domaine, puis à fouiller leur partie références. C'est souvent une mine d'or de sources qualitatives à creuser ensuite. Tu peux aussi faire des allers-retours avec l'IA, ou encore aller voir ce qu'en dit la référence du domaine.
Phase 3 : Le modèle de proximité de la source
Toujours chercher à se rapprocher au maximum du centre, représentant une "vérité" brute. Plus on s'en éloigne, plus la vérité originale se déforme sous l'effet de l'interprétation et des biais.
Phase 4 : S'immerger en appliquant
Plus on sera immergé et obsédé par une question ou une problématique (clarifiée en phase 1), plus cette période sera qualitative.
Phase 5 : Cristallisation
Maintenant, on va ressortir du trou en cristallisant ce qui est vraiment important.
C'est seulement à ce moment que l'on peut garder ce qui est vraiment important (informations, concepts,…). On est arrivé à un niveau où on est capable de distinguer l'important du détail.
La recherche approfondie est, au fond, l'art de repérer des tendances. Il s'agit d'identifier ce qui est stable et largement corroboré au milieu d'un océan de bruit. C'est avoir creusé assez profondément pour extraire le contexte et ne plus voir que les principes sous-jacents.
Comme je l'évoquais dans cette newsletter, c'est la qualité d'exposition à un domaine, plus que sa quantité, qui permet de construire une carte structurelle claire.
Aujourd'hui, je pourrais prendre n'importe quel sujet et passer une vie entière à en consommer le contenu. J'aurais vu ce que tout le monde en pense, mais je n'aurais rien construit.
À l'inverse, je peux aussi passer 3 semaines à creuser une seule source de référence, l'appliquer, et monter en compétence bien plus vite et bien plus efficacement.
Ce que je n'ai pas eu le temps de développer aujourd'hui, c'est que l'un des meilleurs moyens de mettre tout ça en mouvement, comme le disait déjà de Vinci, c'est de partir d'une question ou d'une problématique qui nous fascine vraiment.
"Study without desire spoils the memory, and it retains nothing that it takes in."
Leonard de Vinci
Excellent week-end,
LA