Pourquoi lire de la non-fiction avant de dormir ruine ton apprentissage

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Je lis tous les soirs, juste avant de me coucher. Que de la non-fiction, d'ailleurs : les romans ça va 2 minutes, "ça sert à rien".
Récemment, j'ai changé ça car j'ai eu plusieurs envies et besoins qui se sont rejoints en même temps :

  • j'ai eu besoin de comprendre et déchiffrer un livre complexe
  • j'avais une pile de notes accumulées et jamais retraitées
  • je voulais me remettre à lire de la fiction

Du coup, j'ai testé de modifier cette habitude bien implantée : je me suis mis à lire un livre de fiction le soir, et de réserver un créneau dans la journée pour lire de la non-fiction.
Et bon… j'ai vite vu l'impact : sur le plaisir de la fiction avant de dormir, mais surtout de l'amélioration de l'apprentissage et de qualité de traitement d'un livre de non-fiction, quand cette lecture est placée à un moment de forte attention disponible.

Avec ce recul, j'ai pu faire plusieurs constats. Déjà, je lisais peu. Je me retrouvais souvent à relire 5 fois la même phrase ou le même paragraphe, en voyant bien que ça ne voulait pas rentrer. J'essayais de relire (sûrement l'une des pires stratégies pour apprendre quelque chose), avec un cerveau en semi-off, en espérant que quelque chose rentre et colle.

Ensuite, j'avais beaucoup de mal à "digérer" mes livres. Je lisais dans le but d'apprendre et d'appliquer, mais en segmentant 2 actions qui sont censées s'entremêler : je lisais le soir, peut-être 30min pendant 3 semaines le temps de finir un livre, puis seulement ensuite je me penchais sur le traitement. En plus, je ne voyais pas ça comme une part du processus, mais comme une tâche à faire : "j'ai terminé ce livre, je dois encore reprendre mes notes, extraire les concepts, voir ce que je peux appliquer,…". Je ne me posais pas la question de l'utilité, du coup je faisais pour faire.

Mais comme je l'avais développé récemment ici, le rendu (dans mon cas une fiche recap du livre avec concepts, mini essai, et avis perso) n'est que le reliquat du travail cognitif effectué pour intégrer la ressource : c'est parfait si je l'utilise plus tard pour un projet ou que je la connecte, mais c'est ok si elle n'est jamais relue. Sa seule présence démontre que le travail important a été fait.

D'une manière générale, c'est une erreur d'affectation des ressources. Là où j'ai mis en place des choses précises pour faire les bonnes choses au bon moment (notamment via les principes de chronobiologie), je n'appliquais pas du tout ça pour la lecture. Je plaçais l'une des activités la plus coûteuse en énergie, attention, concentration, dans l'une de mes pires fenêtres. Double peine :

  1. Lecture difficile et mauvaise rétention
  2. Retraitement difficile et aucune application

En gros, j'appliquais une logique de productivité au loisir "lecture en fin de journée", qui ne détruit pas seulement le plaisir, mais détruit aussi la production.

La disponibilité cognitive de fin de journée

Il y a eu beaucoup de recherches sur les effets de l'heure sur les performances cognitives. Les résultats se contredisent souvent, mais un point tient :
→ la répartition de ces performances au cours de la journée dépend du chronotype.

Autrement dit, ça n'a aucun sens de dire "tout le monde devrait faire X à telle heure". Ce qui a du sens, c'est de connaître le sien, de l'affiner, et de caler les bonnes tâches aux bons moments (selon ses possibilités). Et même si personne n'est pleinement libre de ses 24h chaque jour, on peut toujours ajuster au moins certaines choses pour se rapprocher de son rythme naturel.

Quel que soit le chronotype et l'heure de coucher, on peut atterrir sur un second constat :
→ Stimuler le cerveau juste avant d'essayer de dormir n'est pas la meilleure idée que l'on puisse avoir.
En général, les livres de non-fiction :

  1. Demandent un effort cognitif plus important (niveau de traitement souvent non disponible le soir)
  2. Stimulent le cerveau et le garde actif (non propice à l'endormissement)
    Autrement dit, pas le meilleur combo.

(Une nuance, dans l'autre sens : le sommeil qui suit une séance d'apprentissage le consolide. C'est réel, exploitable, mais ça ne suffit pas vraiment à justifier de placer une lecture compliquée à 23h.)

Reste le vrai problème, qui n'a rien à voir avec la biologie.
Je n'ai pas découvert le rappel libre hier matin. Je sais qu'il faut fermer le livre, reformuler, tester ce qui est resté. Mais aller chercher un carnet à 23h, s'arrêter à la fin d'un chapitre pour faire l'effort mental de tout reconstruire… soyons honnêtes : flemme.
C'est possible de le faire, mais clairement pas le bon moment. Je veux juste me poser sans me creuser la tête.

Au contraire, la fiction est peut-être le meilleur format compatible avec cet état. Elle ne demande pas (ou très peu) de traitement conscient : elle fonctionne par immersion. Le seul bémol, c'est qu'on a envie de continuer. Si on est pris dans l'histoire, c'est comme une série Netflix : "encore un chapitre", pour au final dégrader notre temps de sommeil. Là où la non-fiction le soir, quelques pages (ou rien qu'un concept) suffisent souvent pour saturer les ressources mentales disponibles.

Une question de coût de traitement

On peut rester sur la dualité fiction / non-fiction, mais ça se serait pas très précis. On peut lire une autobiographie le soir en suivant le récit naturellement, ou on peut lire le même registre en s'arrêtant à chaque paragraphe en se demandant "comment appliquer ça dans mon cas ?".
Parce que ce n'est pas réellement une question de genre, mais plutôt de coût de traitement.

Walter Kintsch (avec van Dijk, puis seul en 1988 et 1998) dit qu'en lisant, tu ne construis pas une représentation du texte, mais plutôt trois, empilées :

1. Le code de surface (les mots exacts, la syntaxe)
Ça s'efface en quelques secondes. Tu ne peux déjà plus citer la phrase que tu viens de lire (t'as essayé ?).

2. La base de texte (les idées du texte, débarrassées de leur formulation)
Tu sais que l'auteur a dit que X cause Y. Tu peux restituer son argument, résumer son chapitre, expliquer sa position à quelqu'un. Tu es un perroquet, reproduisant rien de plus que ce que l'auteur a écrit.

3. Le modèle de situation (la représentation de ce dont le texte parle, fusionnée avec ce que tu sais déjà)
Le livre n'est plus la référence. Tu as construit ta propre compréhension du phénomène, et elle continue de fonctionner en dehors de la ressource. C'est le seul niveau qui permet d'inférer, de transférer, d'appliquer à un cas que l'auteur n'a jamais traité.

La distinction entre les deux derniers est très simple, et représente parfaitement mon expérience de lecture à 22h.
→ Au niveau 2, tu peux répondre à : qu'est-ce que l'auteur a dit ?
→ Au niveau 3, tu peux répondre à : qu'est-ce que ça change pour moi, mardi prochain, dans une situation dont il n'a pas parlé ?

Avec ce modèle, quelle est la différence entre le Seigneur des anneaux et Phénoménologie de l’esprit de Hegel ?
Dans le premier cas, le niveau 2 se construit à peu près tout seul. Un texte narratif décrit un monde structuré exactement comme celui que ton cerveau modélise en permanence : des personnes, des intentions, une causalité, un avant et un après. Le lecteur suit ces dimensions sans y penser, parce que c'est la machinerie qu'il utilise déjà pour vivre (modèle d'indexation événementielle de Zwaan, si tu veux creuser). Dit plus simplement, le modèle de situation se construit gratuitement.

Un essai n'a presque jamais cet appui. La "situation" qu'il décrit est souvent un mix abstrait de propositions, concepts, relations. Pas d'histoire cohérente déjà bien pensée pour supprimer toutes les frictions de lectures. Tout ça doit être fait délibérément, au risque de s'arrêter au niveau 2.

Au final, une règle plus "propre" que la dualité fiction / non-fiction pourrait être formulée comme ça :
la forme détermine le coût, l'intention détermine le traitement.
Un mémoire lu sans question / problématique va le soir. Un mémoire lu avec une question va dans ta fenêtre de travail.
(pour une question de clarté et de simplicité, j'utilise principalement cette comparaison fiction / non-fiction pour illustrer mon argument ici)

Si l'auteur n'a pas préparé le terrain, le niveau 3 ne se construit pas tout seul. Personne ne peut le faire à ta place, et demande un effort délibéré.
Autrement dit : si on veut réellement en tirer quelque chose, on doit le considérer comme un travail de recherche.
Et si c'est du travail, 3 choses en découlent :

  1. Ça exige un créneau précis (pas les restes d'une journée déjà remplie)
  2. Ça exige une intention (extraire des réponses, plutôt que consommer)
  3. Ça exige des outils (rappel libre, notes, questionnement, reformulations,…)

1. Exploiter sa lecture via une approche précise

Par définition, tu as besoin de réponses. Tu ne consommes pas pour passer un bon moment et t'imprégner d'un monde imaginaire, mais pour résoudre un problème ou pour apprendre quelque chose. Je précise, ça ne veut pas dire que ça doit être une corvée non plus : j'adore lire quel que soit l'ouvrage, mais mon approche change en fonction de ce que j'ai sous la main.

Là où un roman est conçu pour se lire de manière chronologique, sans rater un moment, ce n'est souvent pas indispensable pour la non-fiction. Tu ne viens pas pour voir comment un personnage démarre, suivre toutes ses aventures, puis connaître sa fin. Tu viens avec une question ou une problématique. La lecture est simplement un travail de recherche afin de répondre à cette question de la meilleure des manières. Autrement dit, tu veux analyser et extraire précisément ce dont tu as besoin.

Si tu ne cherches que X et que la meilleure ressource est un livre qui parle de X, Y et Z, il y a de bonnes chances que tu perdes du temps en consommant ça du début à la fin. Y et Z sont sûrement tout aussi intéressants, mais ils ne seront ni intégrés ni appliqués, et donc facilement oubliés.

Dit plus clairement, tu veux être dans une logique de "tirage". Tu ne veux pas subir un bloc uniforme qu'on te balance dessus, mais au contraire aller piocher et extraire les perles précises dont tu as besoin.

2. Exploiter sa lecture via un créneau précis

Par définition, tu as besoin d'y allouer du temps. Ce n'est donc pas la même approche qu'un roman, où tu pourrais te dire "j'aimerais bien avoir 2h de libre ce week-end pour continuer."

Si tu as un problème d'acquisition de clients, et que tu as identifié que les principes d'Influence et Manipulation de Cialdini pouvaient résoudre ton problème en appliquant ses principes, tu gagnerais à aborder ça de manière structurée. Pour démarrer, il faut déterminer un créneau précis, récurrent, et respectant 2 critères :

  1. un créneau placé durant un pic de concentration
  2. un créneau où tu peux prendre des notes, te tester, et creuser facilement

Tu devrais pouvoir répondre à "qu'est-ce que je viens de lire ?" sans regarder la page, tester ça (un tableau blanc est parfait comme outil de rappel libre, comme on le verra ensuite). Si tu es là pour intégrer des concepts, monter en compétence, et résoudre un problème précis, tu ne veux pas consommer du contenu dans ton lit en te disant "flemme, tant pis" en croisant un paragraphe que tu ne comprends pas. Le but n'est pas de finir le livre, mais c'est justement de le comprendre.

Ensuite, comme on l'a vu, ça demande un effort cognitif. Ce qui veut dire qu'il faut placer ce fameux créneau sur un pic de concentration. Ici, tout dépend de son chronotype (si tu veux un ordre d'idée, beaucoup ont leur principal pic entre 9h et 11h le matin). Dans mon cas, je mets en général ce créneau en milieu d'après-midi : c'est un pic d'énergie moyen (mon pic principal est dédié à ma priorité, donc j'accepte ce compromis). Dans une Saison où mon objectif est lié à une lecture (ou n'importe quelle consommation d'un contenu clé), je place ça le matin. D'une manière générale, l'idée étant de suivre la même règle que n'importe quel travail : les tâches à fort contrôle exécutif doivent aller sur ton pic, quel qu'il soit.

3. Exploiter sa lecture via des outils précis

Par définition, tu as besoin d'une stratégie. Si tu t'affales sur le canapé et que tu n'as que ton livre sous la main, tu ne vas pas être bien équipé pour traiter tous les blocages que tu peux rencontrer.

Je ne vais pas développer en détail cette partie car ce n'est pas le sujet de cette newsletter, mais il y a de nombreuses manières d'apprendre à mieux traiter le contenu qu'on a sous les yeux :

  • Testing
  • Analogies
  • Rappel libre
  • Reformulations
  • Méthode Feynman

Le rappel libre est très puissant, mais ne va sonder que le niveau 2 de Kintsch. Autrement dit, essayer de forcer la restitution devant une page blanche va booster la rétention, mais ne va pas vraiment aider à exploiter et transférer les concepts étudiés. Reformuler, créer des analogies, ou encore décontextualiser peuvent eux créer des ponts.

De mon côté, j'ai simplement :

  • ma Kindle (lecture, prise de notes synchronisée)
  • ma tablette (avec un whiteboard me servant de rappel libre, de testing, de mindmap, et pour développer une idée que je trouve intéressante)
  • un bloc notes (si je veux écrire sur papier, ce qui m'aide parfois à mieux penser)

L'objectif n'est pas de productiviser à tout prix la lecture. En segmentant par coût de traitement, tu apprends mieux, mais tu récupères aussi ta fin de soirée (pour moi, le roman qui "ne servait à rien" a maintenant une place).

Et soyons clairs : la lecture doit être synonyme de bon moment, avec l'envie d'y retourner.
Dans mon cas, cette envie ne vient pas de la même chose. Là où je veux aller lire un roman pour continuer une intrigue, je veux continuer un essai pour développer un concept qui m'intéresse et que je veux réussir à appliquer. Deux envies, et donc deux créneaux, approches, et outils différents. Si tu lis pour apprendre, le livre doit être traité comme un travail cognitif, pas comme une activité de fin de journée.

"Certains livres sont à goûter, d’autres à dévorer, et quelques rares autres à mâcher et à digérer."
Francis Bacon

Bon week-end,
LA

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