Comment exploiter l'IA sans déléguer sa pensée (le piège de la clarté instantanée)
Quand tu poses une question complexe à ChatGPT, tu obtiens une réponse claire, structurée, parfaitement formulée en 3 secondes.
Tu la lis, et c'est limpide, donc tu "comprends" tout parce que le raisonnement est logique.
Et puis deux jours plus tard, quelqu'un te demande d'expliquer le concept : tu bafouilles, les idées sont floues, l'articulation des concepts est mauvaise. Tu te souviens vaguement de la réponse de l'IA, mais impossible de la reformuler avec tes propres mots : à ce moment, t'essayes simplement de piocher les bribes d'idées restantes pour essayer de reconstruire le raisonnement, en vain.
Pourtant, tout était clair à la base. Mais quand c'est l'heure de réellement tester ton niveau de compétence ou de compréhension, le fossé entre ce que tu penses savoir et ce que tu maitrises réellement est énorme. C'est notamment pour ça que même si l'IA peut être une très bonne aide pour l'apprentissage, elle est surtout très dangereuse en nous apportant une illusion de compétence sur un plateau d'argent.
L'illusion de compétence et le piège de la clarté instantanée
L'IA est l'outil parfait pour créer une illusion de compétence.
On lui demande "explique-moi la physique quantique comme si j'avais 5 ans", et on obtient un paragraphe simple, clair, accessible. On lit, on comprend, et on a donc l'impression de maîtriser le sujet là où on a en réalité juste esquivé la friction.
Quand on va lancer un débat sur le sujet le lendemain au bar, on se retrouve dans 2 situations :
- soit on se rappelle à peu près de ce qu'on a lu, et on essaye de recracher (bêtement) au mieux le travail de synthèse et de vulgarisation qu'a fait l'IA
- soit c'est simplement la réalisation frustrante qu'on n'y connait rien car on est incapable de formuler nous-mêmes une idée sur le sujet
Malheureusement (ou pas), l'apprentissage réel ne se produit que dans l'effort cognitif. Autrement dit, dans la lutte pour formuler, organiser, et connecter. C'est tout cet effort et cette friction qui permet au cerveau de se modifier.
Quand l'IA fait ce travail à notre place, elle court-circuite le processus d'apprentissage. On obtient :
- la clarté sans l'effort
- le résultat sans le processus
- la réponse sans la réflexion
Aucun impact sur les voies neuronales, pas d'exploitation de la neuroplasticité, et donc pas d'apprentissage durable. C'est exactement la même logique que de demander à quelqu'un de soulever les poids à ta place à la salle. Ok le mouvement est fait, mais ce n'est pas toi qui profite de l'adaptation musculaire.
La règle d'or : économiser du temps, jamais de l'effort
Il y a une distinction cruciale à faire entre 2 usages de l'IA :
→ Économiser du temps : utiliser l'IA pour automatiser les tâches répétitives, accélérer la recherche, structurer rapidement des informations brutes.
C'est évidemment légitime. Il n'y a aucun intérêt à passer 10 heures à chercher les meilleures ressources d'un domaine, quand tu peux les avoir en 30 secondes avec l'IA et plutôt investir ces 10 heures pour étudier ces ressources et les mettre en pratique.
→ Économiser de l'effort cognitif : utiliser l'IA pour contourner la réflexion, déléguer la compréhension, éviter la friction intellectuelle.
Là, on arrive dans la solution de facilité. C'est toujours contreproductif, car ça crée l'illusion de progresser tout en créant une dépendance énorme à l'outil.
Du coup, on arrive à une règle d'or simple : utiliser l'IA pour gagner du temps (tâches répétitives et fastidieuses sans valeur ajoutée), jamais pour économiser de l'effort (cognition).
Si l'IA fait le travail que ton cerveau devrait faire, tu externalises juste ta compréhension. Si l'IA élimine les frictions inutiles pour que tu puisses te concentrer sur l'effort cognitif important, tu peux l'exploiter pour progresser plus vite.
3 usages légitimes de l'IA dans l'apprentissage
L'IA n'est pas l'ennemi de l'apprentissage, mais elle est extrêmement mal utilisée actuellement (notamment avec les "la technique secrète pour apprendre 100x plus rapidement avec l'IA" en pensant qu'un prompt peut tout faire à sa place).
Pour moi, voilà 3 manières d'exploiter l'IA sans déléguer ton effort de réflexion :
1. Mapper le domaine et identifier les concepts-clés
Quand tu découvres un nouveau domaine, le premier obstacle est souvent de savoir par où commencer.
- Quelle est la structure générale ?
- Quels sont les concepts fondamentaux ?
- Quelle chronologie d'apprentissage est optimale ?
C'est le problème principal de l'autodidacte : aucune structure et très peu de clarté sur comment appréhender le sujet. Bonne nouvelle, c'est pas là que la différence se fait, mais c'est exactement le type de tâche où l'IA excelle.
Tu peux lui demander :
- "Quels sont les principes fondamentaux de [domaine] que je dois maîtriser en premier ?"
- "Comment les experts organisent ce domaine ?"
- "Comment structurer mon processus d'apprentissage avec mes [contraintes] ?"
On retrouve ce que j'évoquais dans la newsletter de la semaine dernière, pour construire une base de fondations solides.
L'IA peut facilement te donner cette première carte qui n'est ni une vérité absolue, ni quelque chose à respecter à la lettre, mais simplement une structure de départ pour orienter ta recherche.
Ensuite, c'est à toi de valider, d'ajuster, de creuser. L'IA t'a fait gagner du temps en structurant rapidement le domaine. Elle joue le rôle d'un prof ou d'un expert, si tu n'as pas la chance d'en avoir sous la main.
2. Trianguler l'information et tester ta compréhension
L'un des usages les plus puissants de l'IA, c'est la triangulation.
Au lieu de lui demander de t'expliquer un concept, tu lui expliques ce que tu penses avoir compris, et tu lui demandes de challenger ta réflexion.
Exemple :
- "Voici ma compréhension de [concept]. Est-ce que c'est juste ? Qu'est-ce que j'ai raté ?"
- "Je pense que [mécanisme A] fonctionne comme ça : [explication personnelle]. Donne moi un contre-exemple qui casserait cette logique."
- "Voici comment je comprends [sujet]. Quelles sont les différentes perspectives qui le rejoignent, le complètent, ou le contredisent ?"
Ce qu'on cherche, c'est de l'objectivité (qui est parfois difficile à obtenir de l'IA) couplé à une base de données permettant de nous challenger avec des perspectives qu'on n'aurait pas encore pensées ou développées. Ici, l'IA devient un sparring partner cognitif. Elle ne remplace pas ta réflexion, elle la teste, et force ton cerveau à reformuler, clarifier, défendre ses idées.
3. Identifier les meilleures ressources
On revient simplement ici sur l'usage principal comme économiseur de temps. L'IA peut accélérer ta recherche de ressources de qualité sans que tu aies à passer des heures à filtrer (à condition que ces heures n'aient aucun intérêt cognitif).
Tu peux lui demander :
- "Quels sont les 3 meilleurs livres / articles / podcasts / experts sur ce sujet ?"
- "En recherchant les sources les plus fiables et qualitatives, qu'est ce qui ressort le plus qui me donnerait une base dans [domaine] ?"
- "Quelles sont les controverses ou désaccords majeurs dans ce domaine ?"
L'IA t'oriente vers les bonnes sources, mais c'est toi qui consommes, analyses, et intègres tout ça à la suite. Donc pas de "résume moi ce podcast de 2h en 3 bullet points". Elle doit faire gagner du temps de recherche, pas de l'effort de compréhension.
L'IA comme catalyseur, pas comme béquille
Il y a un équilibre à trouver.
Oui, construire des fondations solides est crucial pour développer une expertise durable. Mais non, tu n'as pas besoin de passer 6 mois à contempler l'histoire et la philosophie d'Excel pour l'utiliser efficacement.
Certains domaines méritent une approche profonde. D'autres méritent juste assez de compréhension pour être opérationnels.
L'IA permet d'accélérer l'apprentissage pragmatique sans sacrifier la rigueur sur les sujets qui comptent vraiment.
La clé, c'est de savoir quand tu cherches à comprendre en profondeur (et là, l'effort cognitif est non négociable), et quand tu cherches juste à être fonctionnel rapidement (et là, l'IA peut éliminer beaucoup de friction inutile).
Mais dans les deux cas, la règle reste la même : l'IA peut te faire gagner du temps, jamais remplacer ton effort de réflexion.
L'IA peut mapper un domaine en quelques secondes, là où il te faudrait des heures de recherche. Elle peut tester ta compréhension, challenger tes idées, te pointer vers les bonnes ressources.
Mais elle ne peut pas forcer l'adaptation cognitive à ta place.
L'apprentissage se produit dans la friction. Dans l'effort de formuler, connecter, organiser. C'est là où le cerveau est obligé de construire sa propre structure et d'ajuster tout ce qui n'est pas cohérent. Si tu utilises l'IA pour esquiver cet effort, tu court-circuites le processus pour obtenir en contrepartie une simple illusion de clarté instantanée.
"Les conditions pédagogiques qui permettent d'améliorer rapidement les performances ne favorisent souvent pas la rétention et le transfert à long terme."
Robert Bjork
Excellent week-end,
LA