Pourquoi tu passes plus de temps à choisir comment apprendre qu’à apprendre

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Tu passes plus de temps à choisir comment apprendre qu'à réellement apprendre.

Pour t'expliquer pourquoi, il faut commencer par faire un léger détour sur le comportement d'achat.

Il y a quelques jours, c'était encore les soldes d'été. Il me fallait des nouvelles chaussures de tennis. Comme dans tout ce que je fais, je ne peux pas passer 3min à choisir et passer à autre chose. Non, il faut que j'analyse, que je recherche, que je compare pendant des heures. Et ça a ses avantages : typiquement, je vais souvent plus "loin" que la plupart des gens sur n'importe quel sujet qui m'intéresse. Je creuse plus profondément, quitte à prendre plus de temps ou que ça ne soit plus très rentable.

Mais dans le cas de mes chaussures de tennis, pas sûr que ce soit une bonne nouvelle. J'ai passé des heures à regarder des vidéos, lire des pages produits et caractéristiques techniques, et m'embrouiller face à 25 avis divergents sur tel ou tel modèle. Chaque jour, j'arrivais tant bien que mal à réduire mes choix à 2 ou 3 modèles potentiels, sélection remise en cause dès le lendemain parce qu'en fait "je suis pas sûr de ce que j'avais conclu la veille".

Et soyons honnêtes, pendant tout ce processus, je me rendais bien compte que ce n'est pas une différence de 5 grammes qui va révolutionner mon jeu et me faire gagner 3 classements. Autrement dit, ce n'était même pas rationnel.

Bref, après une semaine (et sûrement pas moins de 15h) de recherche pour une paire de chaussures à 80€, j'ai enfin fini par me décider.
Le point positif, c'est que le paiement a été synonyme de boucle fermée. Je n'avais plus de raison d'y penser, et je pouvais naturellement passer à autre chose.

En prenant un peu de recul, tout ce que j'ai fait est en fait très cohérent avec ce que Google a appelé le Messy Middle.

Le Messy Middle appliqué aux compétences

J'ai découvert la notion de Messy Middle quand j'étais consultant e-commerce. Je l'ai appris pour vendre, mais j'ai mis des années à voir que ça décrivait également ma façon d'apprendre.

Le Messy Middle est un concept créé par Google qui montre que l'achat n'est pas un chemin droit. Entre l'idée d'achat et le choix final, les clients font des boucles entre l'exploration (chercher) et l'évaluation (comparer).

Le fonctionnement du parcours :

  • Une boucle sans fin : Les gens passent d'un site à l'autre, lisent des avis et comparent les prix sans suivre un ordre fixe
  • Deux modes de pensée : L'exploration (chercher large) et l'évaluation (réduire les choix) se répètent en boucle

Ce qui est une bonne description du processus d'achat et de ma paire de chaussures l'est aussi pour la plupart des compétences que l'on veut apprendre.

En fait, on peut même facilement l'appliquer à beaucoup de domaines. Certains subissent tellement ce problème qu'ils ont inventé leur propre version du concept.

Les devs appellent ça le "tutorial hell" : une boucle frustrante où l'on va sauter de tuto en tuto, sans jamais se sentir assez confiant pour appliquer et démarrer son projet.

Ceux qui font de la muscu appellent ça le "program hopping" : commencer un programme, le suivre trois semaines, en voir un meilleur en ligne, switcher, et répéter.

Les apprenants de langues n'ont pas de mot, mais c'est le même phénomène. Ils passent de Duolingo à Anki, d'Anki à Babbel, de Babbel à la nouvelle méthode trouvée sur Youtube, puis retéléchargent Duolingo avec le même niveau A2.

Mais le Messy Middle de Google a un avantage qui n'est pas présent quand on parle d'apprentissage. La boucle infernale a une sortie : l'achat. Tu compares, tu hésites, et un jour, tu tranches. En apprentissage, il n'y a pas d'achat. Qui te dit que tu peux passer à autre chose ? Quand est-ce que tu sais que ton niveau est suffisant ?

Très souvent, rien ne vient fermer la boucle à ta place. Là où on a la vue analytique de Google avec un beau schéma propre et clair, la réalité ressemble plutôt à ça quand on est dans la boucle :

Autrement dit, dans le cas d'une compétence, ce Messy Middle n'est pas une phase entre deux points. C'est un état où l'on rechute constamment.

Problème d'apprentissage ou problème de décision ?

Maintenant, on peut se demander pourquoi.
Pourquoi est-ce qu'on commence plein de projets, en se retrouvant toujours dans une phase centrale de bordel, flou, et de stagnation ?

À la base, tu voulais juste apprendre la poterie, et tu te retrouves maintenant avec 12 blogs avec chacun leur approche, 25 vidéos youtube "à regarder plus tard", 4 cours en ligne commencés, et surtout le sentiment de toujours être en train de "se renseigner sur comment faire".

Dans certains cas, la sensation de stagner n'a rien à voir avec un plateau de compétence. Ça peut simplement être une boucle de décision qui n'a pas été clairement définie. Autrement dit, tu ne progresses pas parce que tu n'as tout simplement jamais fini de choisir ta méthode. Rien de clair, pas de direction, et beaucoup trop d'informations.

Pour reprendre mon exemple de chaussures de tennis, tu restes coincé dans la phase de recherche. Quelle est la meilleure paire ? Pourquoi ? Comment être sûr de mon choix ? Et si je me trompais ? Peut-être que je devrais attendre ?
Tu restes coincé en mode expansif (exploration encore et encore) sans jamais basculer en mode réductif (exploitation, décision, mise en application).

Si tu essayes de naviguer entre plusieurs domaines, compétences, intérêts, bon courage. Car souvent, ce profil "n'achète" concrètement jamais. C'est à dire qu'il n'arrive pas à choisir une direction sans frustration, pour s'y dédier pendant une période donnée. Cette fameuse période étant d'ailleurs souvent l'une des clés pour débloquer la situation, en prenant en compte le fait qu'on pourra passer à autre chose dans 1 mois (je détaille ça un peu plus loin).

Le vrai problème, c'est que cette personne traite un problème d'apprentissage comme un problème de décision.

Un apprenant classique décide (d'une compétence à apprendre, d'une méthode, d'un mentor,…), puis apprend.
Un multipassionné décide, commence, rencontre de la friction, et cette friction rouvre instantanément le mode exploration :

  • "peut-être que je devrais plutôt apprendre Y à la place"
  • "peut-être que ce n'est pas la bonne méthode"
  • "il doit exister une meilleure ressource"
    La friction n'est pas un signal de mauvais choix, mais le signal que l'encodage commence (cf. la difficulté désirable de Bjork). Lui la lit comme une erreur d'aiguillage, et repart en exploration.

Son Messy Middle n'est donc pas une phase qu'il traverse, mais un état dans lequel il rechute à chaque inconfort ou doute.

De mon côté, voilà les 3 moyens que j'ai mis en place pour contrer ce phénomène.

1. Rendre le choix non-rouvrable pendant une durée définie

Dans son étude, Google montre également que les biais font sortir de ce Messy Middle. Du coup, quels "biais" peux-tu t'auto-appliquer pour trancher ?

Je te propose de regrouper ça autour de ce que l'on pourrait appeler un mécanisme d'engagement. En gros, qu'est-ce qui peut aider la décision (et la confiance dans cette décision) ?

Ça peut être tout et n'importe quoi, du moment que ça fonctionne. Si créer un engagement public te force à avancer, go. Une autre option est de jouer sur l'autorité : tu peux choisir de suivre un mentor expert du domaine, et accepter son approche sans aller voir ailleurs car c'est le numéro 1 de son domaine, il fait figure d'autorité, et il n'y a donc aucune raison de suivre une approche moins qualitative. Ça fonctionne, et c'est même optimal en reprenant le modèle d'apprentissage ShuHaRi que j'ai développé dans cette ancienne newsletter.

Une dernière suggestion, et c'est ce que j'utilise le plus avec mon organisation en Saisons, c'est de créer une pression artificielle. Une Saison est en elle-même un dispositif "anti Messy Middle". Tout est fait pour :

  • prendre une décision
  • définir un objectif
  • accepter de mettre temporairement le reste de côté
  • préparer tout ce dont on a besoin (ressources, outils,…) et ne plus avoir à se poser de questions
  • créer la meilleure organisation pour répondre à son objectif précis

Une fois ma Note d'Intention Saisonnière complétée, je n'ai plus aucune raison de douter ou de vouloir aller chercher une meilleure approche ailleurs. J'ai justement déjà fait tout le travail en amont. Tout ce qu'il me reste à faire, c'est appliquer "bêtement" ce que j'ai préparé. Cette obéissance temporaire devient un acte d'agentivité (= je choisis de suspendre mon jugement pour 6 semaines).

2. Friction technique vs friction structurelle

Comme on l'a évoqué plus haut, la friction et la frustration peuvent très vite être compris comme "je dois changer d'approche". Le signal est utile, mais la conclusion n'est pas toujours celle-ci.

L'enjeu, c'est plutôt de savoir quand "réouvrir" ou non. Quand savoir qu'on va effectivement dans un mur. Car oui, ça peut être la bonne option de prendre du recul et de changer complètement de stratégie. Tout mon argument ici n'est pas de dire "continue tête baissée peu importe ce que tu fais", mais plutôt d'arriver à différencier la friction technique de la friction structurelle.

La friction technique est normale, recherchée, et même obligatoire si l'on veut progresser. On va trouver notre entraînement dur, on va faire des erreurs, on va être lent. Frustrant, mais c'est précisément le signal d'encodage : on est à la limite de notre niveau de compétence, et on gratte pour élargir la zone.

A l'inverse, la friction structurelle est souvent un signal qu'il faut sortir et changer quelque chose. Ça peut être le fait de ne plus savoir où on va, de n'avoir aucun feedback, de se rendre compte que notre source de confiance ne répond au final pas à notre problématique. Mais ça peut être également un mentor incompétent ou inadapté, ou encore notre objectif qui a changé en cours de route.

L'important, c'est d'apprendre à faire la différence. La première friction se mesure en inconfort, la seconde se mesure en absence de progression.

3. Rouvrir consciemment la décision

Maintenant qu'on a vu comment suivre un plan pendant une durée définie et différencier la friction technique de la friction structurelle, il ne reste plus qu'à bien maîtriser les transitions. Autrement dit, comment passer d'un projet à un autre ?

Avec les Saisons (ou à minima si tu as une deadline définie), ces moments de transitions sont naturels. Ce n'est jamais un échec, un manque de discipline, ou je ne sais quoi qui nous donnerait envie de penser "j'aurais dû continuer". C'est une décision d'arrêt déjà planifiée.

Tu as appris la poterie, l'escalade, ou le copywriting pendant 6 semaines, maintenant il est l'heure de faire le point. La Saison étant terminée, l'idéal est de prendre un moment pour l'analyser :

  • L'objectif a t'il été atteint ?
  • Qu'est-ce qui s'est bien passé ? Qu'est-ce qu'il s'est mal passé ?
  • Quels sont les ajustements à faire pour améliorer le prochain apprentissage ?

Avec ça vient un choix conscient : qu'est-ce qu'on veut faire de ce qu'on vient de construire ?
→ Approfondir la compétence ? La maintenir ? La transférer dans un autre contexte ? L'abandonner pour passer à autre chose ?
On repasse dans un monde d'options à trancher, avant de repartir sans frustration dans un nouveau projet.

Au final, la capacité de naviguer dans ce Messy Middle de l'apprentissage repose sur 3 sous compétences :

  1. Savoir fermer les options et rendre un choix temporairement non rouvrable
  2. Savoir tenir sa stratégie
  3. Savoir rouvrir les options et cycler sa progression

Là où un achat est une décision qui ferme naturellement la boucle, il faut simuler cette étape par un choix conscient pour ne pas rester en mode exploration. Moins de choix, une stratégie plus claire, et une progression débridée.

Excellent week-end !
LA

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